CHAPITRE XIII (13)

La Société Musulmane est une Société théocratique. -La loi religieuse, inflexible et immuable, régit les institutions comme les actes de l'individu. -La législation. - L'instruction. -Le gouvernement. - La condition de la femme. - Le commerce. - La propriété. - Dans les institutions musulmanes, aucune originalité. - L'Arabe a imité en déformant. - Dans les manifestations de l'activité intellectuelle, il apparaît comme un paralytique et comme il a imprégné l'Islam de son inertie, les peuples qui ont adopté cette religion sont frappés de la même stérilité. - Tous les musulmans, quelle que soit leur origine ethnique, pensent et agissent comme un Bédouin barbare du temps de Mahomet.

Après avoir étudié l'histoire de l'Empire arabe et pénétré les causes de sa chute, il n'est pas impossible de comprendre la psychologie du musulman où plutôt la déformation que fluence arabe a fait subir, par l'instrument de l'Islam, à tous les individus qui ont adopte cette doctrine.

La Société musulmane est une société théocratique. Tout y est régi par la loi religieuse : les moindres actes de l'individu aussi bien que les institutions. Dieu est le maître suprême, Le savoir n'est considéré que comme un moyen de le mieux connaître, pour le mieux servir. L'intelligence humaine, l'activité humaine, n'ont d'autre but que de le glorifier. L'individu est plié à cette conception par tout un réseau de mesures et de prescriptions, ourdi au deuxième siècle de l'Hégire par les docteurs de la foi.

Ibn-Khaldoun dit, dans ses Prolégomènes, que l'une des marques distinctives de la civilisation musulmane, c'est l'habitude d'enseigner le Koran aux enfants. Il aurait pu ajouter que l'enseignement exclusif du Livre sacré constitue à lui seul, pour les musulmans, le programme des études primaires, secondaires et supérieures. Dieu étant le dispensateur de tous les biens, tout est ramené à lui : sciences, arts, Manifestations de l'activité humaine. Connaître sa parole est l'unique préoccupation du fidèle ; mais le Koran est écrit dans une langue morte qu'un musulman ne saurait comprendre sans une étude spéciale ; aussi en, est-on arrivé, pour simplifier la tâche, à se contenter de lire le texte sacré, sans chercher à le comprendre. Le bien lire, en prononcer correctement les vocables, voilà tout le scibile des nations islamiques.(1)


(01) SAWAS PACHA. – Et. sur le droit musulman.

Au surplus, il ne servirait de rien à un fidèle de pouvoir comprendre la parole divine, puisqu’il n'a ni le droit de l'interpréter, ni celui de la prendre pour règle de conduite, en 1'appliquant aux événements et aux circonstances. L'explication du Koran a été fixée, une fois pour toutes, par les commentateurs orthodoxes : cette interprétation est définitive et aucun musulman ne peut la modifier sous peine d'apostasie. Cette défense formelle et irrévocable interdit tout progrès aux nations mahométanes. Exécutée à une époque barbare, l'interprétation orthodoxe n'est plus, depuis longtemps, à hauteur des progrès réalisés dans tous les domaines, par les peuples civilisés ; le monde a évolué, mais le croyant, enserré dans un réseau de textes désuets, ne peut suivre cette évolution. Au milieu des États modernes, il reste un homme du Moyen-Age. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner rapidement les diverses institutions de la société islamique.

La Législation. - Le Koran est, en principe, la source où les musulmans ont puisé leur inspiration, mais Mahomet n'avait eu ni le temps, ni peut-être même l'idée d'établir une doctrine précise, arrêtée dans tous ses détails. Désireux de s'attirer des partisans, il s'ingéniait à plaire à tout le monde. C'était un diplomate et un tribun, plutôt qu'un législateur. Suivant les circonstances, il émettait un avis, une théorie qu'il n'hésitait pas à rapporter le lendemain, si l'intérêt du moment le lui commandait. Aussi, le Koran renferme-t-il des prescriptions si contradictoire, qu'il serait difficile d'en extraire des règles précises de conduite, en dehors de la reconnaissance de l'unité de Dieu et de la mission de son Envoyé. C'est ainsi que Mahomet a déclaré tantôt qu'il fallait respecter les chrétiens et les juifs, les gens du Livre, au même titre que les musulmans, tantôt qu'il fallait les exterminer sans pitié. Ce n'est qu'un exemple de ses contradictions. On en pourrait citer d'autres.

Il en résulte que le Koran est un code singulièrement confus et que les successeurs du Prophète, chargés de l'appliquer, furent parfois fort embarrassés. Les plus scrupuleux s'entourèrent de conseillers choisis parmi les personnages qui, ayant vécu dans l'intimité de l'Envoyé de Dieu, passaient pour connaître sa pensée. Les autres agirent selon l'inspiration du moment et, souvent, selon leur bon plaisir. Mais lorsque les conquêtes arabes eurent élargi l'Empire, le Calife, se trouvant dans l'impossibilité matérielle de rendre la justice par lui-même, dut déléguer ses pouvoirs et comme il était dangereux de laisser à chacun des délégués la liberté d'interpréter les textes sacrés, on reconnut la nécessité de rédiger à leur usage un code suffisamment précis. (1)

L'oeuvre ébauchée par les premiers Califes, puis continuée après eux, dans les différentes parties de l'Empire, fut terminée par des jurisconsultes qui furent les fondateurs des quatre rites orthodoxes : Malékite, Hanéfite, Chaféite, Hanbalite. Le travail de chacun des quatre interprétateurs du Koran, conçu d'après les mêmes principes, est une sorte de compilation de textes très divers. Ce sont :

1- Les prescriptions du Koran ;

2 Les paroles du Prophète, rapportées par ses anciens compagnons. - La parole de Dieu, (Koran) et la conduite de son Envoyé (Sounnet), voilà les sources principales du droit musulman. La parole divine a été communiquée par l'ange du Seigneur à Mahomet et transmise par celui-ci aux hommes, en des termes identiques à ceux que l'ange avait prononcés et que l'Élu du Très-Haut (Moustafa) avait fidèlement conservés dans sa mémoire. La conduite du Prophète est également un effet de l'inspiration divine, directe et immédiate ; elle comprend les paroles, les actions et l'approbation, soit explicite, soit tacite du fondateur de l'Islam. Dieu et le Prophète sont les législateurs des musulmans.

La législation est, d'après l'expression consacrée, un don précieux du Ciel. (2)

Mais les prescriptions de Dieu (Koran) et celles du Prophète (Sounnet) ne suffirent pas à tous les cas ; il fallut les compléter. Incapables d'accomplir ce travail, en puisant dans leur propre fond, les jurisconsultes cherchèrent ailleurs l'inspiration qui leur manquait. Les sources auxquelles ils puisèrent sont connues ;

3- Les Lois romaines, en vigueur dans la plupart des pays nouvellement conquis : Syrie, Égypte, Moghreb. Mais en adoptant ces lois, ils les déformèrent jusqu'à les défigurer;

4- Les usages antéislamiques qui, n'ayant pas été réprouvés par le Koran, étaient considérés comme approuvés, ou ceux qui avaient été modifiés par le Prophète, sans cependant avoir été abolis ;

5- L'ancien Testament, pour les prescriptions relatives à la défense du meurtre et de l'adultère (3) ;

6- Les arrêts rendus par les Califes, d'après le Koran.

La législation musulmane est donc un amalgame des préceptes du Koran, des paroles du Prophète, du droit romain, des vieilles coutumes antéislamiques et des jugements des Califes. D'après les commentateurs orthodoxes qui ont fixé la doctrine, la législation est la connaissance de l'homme avec ses droits et ses devoirs. Cette connaissance s'obtient par l'étude de la science du droit qui comprend également la philosophie et la morale.

La philosophie précise les rapports entre l'homme et les autres êtres, entre l'homme et le Législateur par excellence : Dieu. La morale enseigne les rapports réguliers et corrects qui doivent exister, soit entre les individus qui vivent en société, soit entre l'individu et la société. Elle forme la conscience de l'homme et celle du juge et la fortifie au point de rendre l'un et l'autre capables de distinguer la beauté (légalité) de la laideur (illégalité) (4).

Les quatre interprétations du Koran représentent quatre rédactions différentes. Partout où la loi musulmane est en vigueur, tout fidèle peut choisir l'une ou l'autre de ces interprétations, mais son choix arrêté, il doit y conformer ses actes.

Les travaux des commentateurs ont si bien remplacé le Koran lui-même, qu'il ne peut plus être choisi pour étayer un jugement. Un arrêt motivé en droit sur un texte tiré directement du Livre révélé serait nul et pourrait donner lieu à une pénalité contre son auteur. Cette façon de procéder constituerait, en effet, une hérésie et serait considérée comme une tentative d'insubordination aux interprétations orthodoxes. Celles-ci sont définitives et immuables.

Nul n'a le droit de les modifier par adjonctions ou restrictions.

Or, comme elles furent rédigées au deuxième siècle de l'Hégire, à une époque barbare, elles ont immobilisé la société musulmane et, aujourd'hui, elles l'empêchent d'évoluer. Elles ont frappé de stagnation irrémédiable les cerveaux des croyants. Tant qu'elles seront en vigueur ceux-ci resteront incapables de progrès et de civilisation.

L'instruction. - Selon les docteurs musulmans, les connaissances de l'homme dérivent de deux sources principales : la raison et la foi. Donc, les sciences forment deux classes : les rationnelles (Aklïa) et les imposées ou positives (Ouadiya) (5).

Les rationnelles comprennent les connaissances que l'homme peut acquérir par sa propre raison, sans le secours de la révélation : géographie, mathématiques, chimie, physique, astronomie, etc. ; elles sont considérées comme secondaires et, dans les programmes d'enseignement, elles laissent la première place aux sciences de révélation que l'homme doit à la générosité divine.

Celles-ci comprennent deux catégories :

Les sciences du langage ou sciences instrumentales : lecture et écriture, qui permettent d'aborder la connaissance du Koran.

Les sciences du droit qui traitent de la lecture du Livre révélé et de l'application législative des paroles divines, faites par les interprétateurs orthodoxes.

Les sciences du droit se subdivisent en sciences sources et en sciences déduites des sources. Les sciences sources concernent l'étude des sources de la religion et du droit, c'est-à-dire le Koran et la conduite du Prophète. Cette étude comprend d'abord la lecture du Koran et celle des Hadith ou recueil des paroles de Mahomet; c'est l'application aux textes sacrés des principes enseignés par les sciences du langage. Dès que l'on possède la lecture parfaite du Koran, on passe à l'explication des mots dont l'ensemble forme le Livre révélé ; c'est ce que l'on appelle : l'annotation.

Lorsque l'étudiant possède une connaissance complète des sources, il passe à l'étude des sciences déduites, c'est-à-dire qui découlent des sources proprement dites : Koran et Hadith. Elles comprennent l'étude de la doctrine religieuse et des croyances qui s'y rattachent, celle de la théorie du droit et des applications du droit.

Le droit fait partie des sciences théologiques, parce qu'il permet de distinguer le licite de l'illicite, le bien du mal, suivant les prescriptions du Koran et des Hadith. « La théorie du droit forme la première subdivision des sciences législatives. Les applications du droit se partagent en trois groupes distincts. Le premier est relatif aux actions humaines ayant un caractère religieux : la prière, le jeûne, la redevance de l'aumône, le pèlerinage, la guerre sainte ; le second, aux dispositions légales concernant les actions humaines qui ont un caractère purement social et contractuel » (6).

Tel est l'enseignement musulman. C'est de la pure scolastique. Il convient d'ajouter que cet enseignement est donné dans les mosquées, que chaque professeur fait le cours qui lui convient, que chaque étudiant suit le cours de son professeur de prédilection. Ni inscription, ni diplômes ne limitent la liberté entière dont jouissent les professeurs et les élèves. Il existe cependant une sanction des études suivies. Chaque professeur délivre à ses élèves les plus méritants une autorisation d'enseigner à leur tour (Idjaza). L'Idjaza est délivré par écrit ou donné verbalement par le professeur, non pour une science ou pour un groupe de sciences, mais bien pour un livre lu ou appris, pour une branche de science définie; par exemple pour une lecture du Koran, pour plusieurs de ces lectures ou pour toutes les lectures ; pour les Hadith, pour la grammaire, pour la calligraphie ou pour un ou plusieurs commentaires (7).

Un pareil enseignement est à peu près stérile, puisque la partie scientifique est supprimée au profit de la partie théologique. Il frappe les cerveaux de paralysie ; il immobilise les connaissances. Un peuple pourra, pendant des siècles, lire le Koran et en expliquer minutieusement chaque terme, sans avancer d'un pas dans la voie du progrès. A piétiner sur place, dans le rabâchage d'une leçon fastidieuse, les esprits perdent leur souplesse, leur sagacité, leur curiosité ; les intelligences s'atrophient et deviennent incapables d'un effort original. C'est là qu'il faut chercher la cause de l'engourdissement intellectuel des nations musulmanes.

La Société musulmane. -Le Gouvernement. - Lorsqu'on étudie une institution musulmane, il ne faut jamais perdre de vue que les lois qui la régissent sont d'ordre religieux. La société musulmane est baignée d'une atmosphère religieuse. La langue, la législation sont des dons de Dieu; tout, dans l'Islam, est contenu dans la religion. L'instruction publique et privée, l'administration, la justice, les finances, la répartition des impôts, les relations internationales, la paix, la guerre, le commerce, les arts, les métiers, l'exercice de la charité, la sécurité publique, les travaux publics ont un caractère religieux. Rien ne peut se conserver ni fonctionner que par la religion et par ses ordonnances. Un savant asiatique appelle les peuples de l'Islam « corpora ecclesiœ » (8).

Le gouvernement, comme les autres institutions, est d'inspiration religieuse. Le Califat, mode de gouvernement qui succéda à l'administration patriarcale du Prophète, était une institution religieuse, fraternelle et populaire. Les auteurs musulmans en donnent la définition suivante : « Les musulmans doivent être gouvernés par un Imam (Calife) ayant le droit et l'autorité de veiller à l'observation des préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre les frontières, de lever des armées, de percevoir les dîmes fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer la prière publique du vendredi et les fêtes du Beyram, de juger les citoyens, d'admettre les preuves juridiques dans les causes litigieuses, de marier les enfants mineurs de l'un et l'autre sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au partage du butin légal » (9).

A l'origine, conformément aux institutions du Prophète, le Califat n'était pas un gouvernement despotique. « La loi théocratique islamique défend à tout individu d'agir capricieusement, d'après ses seuls penchants personnels ; elle ordonne de protéger les droits des particuliers ; elle impose au souverain l'obligation de prendre conseil avant d'agir. Cette loi a été imposée par Dieu à son Prophète impeccable, quoique, comme tel, il n'eût besoin de consulter personne, puisqu'il agissait sous l'inspiration divine et qu'il était doué de toutes les perfections. Or, cela n'a été ordonné au Prophète que pour une haute raison qui était d'établir une règle obligatoire pour tous les chefs qui viendraient après lui » (10).

Cette théorie tomba en désuétude lorsque les Arabes, élargissant leurs conquêtes, se trouvèrent mêlés à des peuples habitués au pouvoir despotique, comme les Syriens, les Perses, les Égyptiens, etc. Le Calife devint un souverain absolu et le Califat, une sorte de gouvernement despotique militaire qui eut son apogée vers le deuxième siècle de l'Hégire, avec la dynastie des Abbassides. Comme c'est à ce moment que furent fixés, par la loi, les fondements des différentes institutions, il en résulta que la doctrine relative au gouvernement s'inspira tout naturellement de ce qui existait alors et que le principe du pouvoir absolu du Calife devint un dogme. Les docteurs de la foi qui rédigèrent les textes législatifs se réservèrent bien une part dans le gouvernement, en spécifiant que le prince ne pourrait prendre une décision qu'après les avoir consultés ; mais comme ils étaient à la merci de son bon plaisir, c'est lui qui, en réalité, exerça le pouvoir sans contrôle.

En fait, le souverain musulman est un monarque absolu, doublé d'un chef militaire et religieux. Il a droit de vie et de mort sur ses, sujets. La meilleure preuve en est que ceux-ci paient un impôt de capitation, sorte de rançon ou de permission de vivre dont la quittance porte ces mots significatifs : rachat du coupement de tête. Celui qui possède n'est que l'usufruitier de son bien. Quand il meurt, le souverain peut exiger tout ou partie de son héritage.

Le rôle du prince serait écrasant pour un homme seul ; mais en Orient, où l'on est volontiers partisan du principe du moindre effort les Califes trouvèrent vite un moyen d'alléger leur tâche en déléguant leurs pouvoirs à un vizir.

Celui-ci confia les siens au Pacha : ce dernier se déchargea de ses devoirs sur le Bey ; celui-ci sur le Caïd et le Caïd sur le Cheikh. Une pareille division de l'autorité augmente le nombre des oppresseurs, favorise la concussion et livre les populations à une tourbe innombrable de parasites.

Le vizir remplace le souverain dans l'administration des affaires, le commandement de l'armée, la surveillance des fonctionnaires. Son poste est périlleux ; celui qui l'exerce sert de tampon entre le prince et le peuple ; il subit les caprices de l'un et encourt les haines de l'autre ; mais la fonction est si lucrative, elle permet de telles concussions, que les candidats n'ont jamais manqué.

Les décisions administratives sont prises par un divan, un conseil d'Etat, composé de hauts personnages, mais ceux-ci, occupés à mériter les faveurs du prince ou de son vizir, ne sont que des êtres serviles, prêts à toutes les compromissions.

Les oulémas ou docteurs en théologie et jurisprudence forment un corps spécial, chargé de veiller à l'observation des lois fondamentales, de contrôler, au nom des dogmes religieux, les décrets rendus par le Conseil d'Etat. Ce contrôle est purement théorique, puisque les oulémas dépendent du bon plaisir du souverain. Les oulémas sont, en outre chargés de rendre la justice. Leur chef suprême est le Cheikh-El-Islam qui doit être consulté quand une loi est édictée, un impôt établi, une guerre entreprise ; il a, sous ses ordres, des Cadis qui rendent la justice sans appel.

L'autorité purement civile est exercée par des pachas ou gouverneurs, qui ont pour mission de veiller au maintien de l'ordre et au paiement des impôts.

En principe, il ne peut exister qu'un souverain dans l'Islam : le Commandeur des Croyants. D'après les Hadith, il doit être d'origine Koréichite, mais en l'absence d'un Koréichite, c'est celui qui dispose momentanément de la force matérielle qui veille aux intérêts de l'Empire. Sa nationalité importe peu. Le musulman n'a qu'une patrie : l'Islam. Il ne meurt pas pour son pays, mais pour sa foi. Il n'est ni Turc, ni Égyptien, ni Arabe ; il est le Croyant.

En somme, le gouvernement califal est un gouvernement barbare ; c'est celui d'une minorité conquérante, occupant des pays soumis par la force et n'ayant d'autre souci que de les exploiter à son profit. C'est un gouvernement de parasites, indifférent aux besoins et aux intérêts de la collectivité. L'Arabe, incapable d'innover, en est resté à la conception primitive de gouvernement, imposée par les circonstances, au temps où il se ruait à la conquête du monde.

La condition de la femme. - A s'en tenir aux prescriptions du Koran et aux paroles du Prophète, la femme musulmane pourrait passer pour jouir d'un traitement de faveur. En bon diplomate, Mahomet s'est efforcé, aux heures où il luttait contre l'hostilité de son peuple, de gagner la femme à sa cause, de s'en faire une alliée. Ce désir se révèle dans tous ses discours et, en somme, la bédouine lui doit beaucoup. Avant lui, elle était une sorte d'être inférieur, sans droit, asservie au bon plaisir du mâle. II s'efforça d'atténuer l'égoïsme des coutumes barbares dont elle était victime.

Les exhortations à la bonté abondent dans le Koran :

« Craignez le Seigneur et respectez les entrailles qui vous ont portés... O croyants ! Il ne vous est pas permis de vous constituer héritiers de vos femmes contre leur gré, ni de les empêcher de se marier quand vous les avez répudiées, afin de leur ravir une portion de ce que vous leur avez donné. Soyez bons dans vos procédés à leur égard. Si vous désirez changer une femme contre une autre et que vous ayez donné à l'une d'elles cent dinars, ne lui en ôtez rien ».(11)

« Gardez-vous votre femme ? Traitez-là honnêtement ; la renvoyez-vous ? Renvoyez-là avec générosité (12).

Même esprit de bienveillance dans les paroles du Prophète, recueillies dans les Hadith :

« Dieu vous commande d'être bons pour vos femmes ; elles sont vos mères, vos filles, vos tantes ».

Dans ses actes, Mahomet donnait l'exemple de la bienveillance. Souvent, il s'amusait avec ses femmes. On raconte qu'un jour, comme il jouait à la course avec Aïcha, celle-ci le dépassa; mais la seconde fois, ce fut le Prophète qui gagna. Alors, Mahomet lui dit: « La partie est égale ô Aïcha ». (13)

Un jour, ayant invité des Abyssins à venir jouer dans son logis, il pria sa femme d'assister à leurs jeux ; mais pour qu'elle ne fut pas aperçue des spectateurs, il la plaça entre les deux portes de la maison, se mit devant elle et resta ainsi debout jusqu'à ce qu'elle eût fini de contempler les joueurs. Puis, quand son épouse fut rentrée chez elle, le Prophète, s'adressant aux spectateurs, leur dit : « Le meilleur des Croyants est celui qui a le plus de douceur et de délicatesse envers les femmes. Le premier parmi vous est celui qui est le plus aimable avec ses femmes et je suis meilleur que vous vis-à-vis des miennes.(14)

Avant sa mort, Mahomet insista encore en faveur d'une cause qui lui était chère ; «Traitez bien les femmes ; elles sont vos aides et elles ne peuvent rien par elles seules ; vous les avez prises comme un bien que Dieu vous a confié et vous avez pris possession d'elles par des paroles divines ».

Il faut, d'ailleurs, reconnaître que le Prophète a fait aussi quelques concessions à la jalousie du mâle et qu'il a reconnu certaines coutumes arabes : « Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises, celles qui désobéissent, vous les relèguerez dans une couche à part et vous, les battrez » (15)

« Commande aux femmes qui croient de baisser leurs yeux, d'observer la continence, de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui est a l'extérieur, de couvrir leur sein d'un voile, de ne faire voir leurs ornements qu'à leur mari, à leur père, au père de leur mari… aux enfants qui ne distinguent pas encore les parties sexuelles. Que les femmes n'agitent point leurs pieds de manière à montrer leurs ornements cachés » (16).

Une femme demanda un jour au Prophète quels sont les devoirs de la femme envers l'homme. Il lui répondit : « La femme ne doit pas sortir de chez elle, sans l'autorisation de son mari ; c'est cette considération qui justifie l'usage du voile » (17).

Dans l'intimité, elle doit se plier à tous les désirs du mâle « Allez à votre champ comme vous le voudrez » (18) ; ce que les commentateurs expliquent de la façon suivante : Venite ad agrum vestrum quomodocumque volueritis, id est stando, sedendo, jacendo a parte anteriori, seu posteriori.

Mahomet n’a pas parlé de l'instruction de la femme. La plupart des commentateurs estiment qu'on doit lui interdire l'écriture, la poésie, la composition, par le fait que ces études renferment un élément pernicieux qui peut gâter leur esprit et leur caractère.

Si l'on tient compte des habitudes de son époque, il est incontestable que le Prophète a sensiblement amélioré la condition de la femme ; mais il s'est produit pour elle, ce qui s'est produit dans la société musulmane, dans tous les ordres d'idées.

Mahomet était de son temps; il ne pouvait prévoir l'évolution qui devait s'accomplir après lui, dans les idées et dans les moeurs. Ses paroles s'appliquaient au présent et non à l'avenir. S'il avait pu entrevoir cet avenir, il est probable, étant donné son esprit, qu'il en aurait accepté les progrès. Malheureusement, les interprétateurs orthodoxes du Koran et des Hadith, animés d'une intelligence étroite et s'obstinant, dans leur aveuglement fanatique, à s'en tenir à la lettre et non à l'esprit des textes sacrés, fixèrent pour toujours la condition de la musulmane et comme ils prirent pour base les coutumes de l'époque, ils rendirent impossible toute amélioration ultérieure. L'humanité a réalisé des progrès depuis le deuxième siècle de l'Hégire ; la société musulmane n'a pu suivre cette évolution.

Il en résulte que la femme est traitée aujourd'hui, dans l'Islam, comme étaient traitées ses aïeules du temps du Prophète. Or, ce qui étai alors un progrès est aujourd'hui un recul.

La musulmane pense et agit comme pensaient et agissaient les femmes de Mahomet. Isolée de la vie extérieure, elle reste dans la barbarie des coutumes ancestrales. Sa condition actuelle si on la compare à celle des femmes des autres religions, est celle d'une esclave. Animal de luxe, bête à plaisir chez le riche, bête de somme chez le pauvre, elle n'est qu’une pauvre créature livrée au bon plaisir du mâle. Condamnée à l'ignorance par l'égoïsme de l'homme, elle ne peut même pas espérer en l'avenir. Elle est la cloîtrée perpétuelle, l'esclave éternelle. Son ignorance, sa barbarie pèsent sur les enfants qu'elle élève et à qui elle transmet ses préjugés et ses préventions. Ignorante, elle crée des ignorants ; barbare, elle répand autour d'elle la barbarie. Esclave, elle donne à ses enfants des âmes d'esclaves, avec tous les défauts des êtres serviles : la dissimulation, la fourberie et le mensonge.

Le Commerce. – On l’a déjà dit, mais on ne saurait trop le répéter, tout, dans la société musulmane, revêt un caractère religieux. Toutes les manifestations de l’activité humaine sont soumises aux dogmes, ne peuvent se développer que dans les limites permises et fixées par les règles de la loi. Le commerce n’échappe pas à cette tutelle ; les lois qui le régissent s'inspirent de considérations religieuses.

« L'objet de tout contrat, dit Khalil, doit être : 1- Exempt de souillure ; 2- Utile ; 3- Licite ; 4- Possible. Ainsi ne peuvent être l'objet d'un contrat : le fumier, l'huile avariée, la chair défendue, l'animal sur le point de mourir, le chien de chasse, l'esclave en fuite, le chameau perdu, la chose retenue par violence en mains tierces ».

Le Koran ayant défendu l’usure (19), les interprétateurs ont surenchéri sur cette interdiction.

Par usure, la loi musulmane désigne non seulement le gain illicite, tel que nous le concevons, mais « tout profit ou avantage prélevé ou laissé dans le change des matières d'or et d'argent ou l'échange de denrées alimentaires..., le salaire prélevé en nature par l'orfèvre sur le poids du métal à façonner, ou par le maître du pressoir sur le poids des olives à écraser ; toute combinaison suspecte de déguiser un prêt sous la forme d'une vente ou d'aboutir à un avantage usuraire ».(20)

Dans son désir d'empêcher l'usure, le législateur musulman tombe dans des subtilités qui frisent l'absurde. Telle est la clause suivante :

« On ne peut acheter pour or, ce qui a été vendu à terme pour argent, ni pour une monnaie, ce que l'on a vendu pour une autre » (21)

Le prêt à intérêt est interdit en principe, mais comme il était difficile de le supprimer radicalement, on l'a remplacé par la commandite et par le pacte réel.

« La commandite est un contrat par lequel on confie des fonds à un marchand, pour en trafiquer, à la condition de participer aux bénéfices » (22). Cette forme de prêt existait chez les anciens Arabes, bien avant l'Islam ; c'est par un contrat de ce genre, que Mahomet devint l'associé de Khadîdja.

« Le pacte réel est un contrat onéreux, unilatéral, créant une obligation personnelle de donner un objet certain, corporel, d'autre espèce que la chose reçue et ne consistant pas en numéraire » (23)

L'attrait du gain étant, en réalité, l'élément principal de toute activité commerciale, le législateur n'a pu abolir le prêt à intérêt. Il combat énergiquement l'usure ; il déclare solennellement que l'échange de denrées ou d'objets ne doit donner lieu à aucun gain, mais il ajoute aussitôt cette restriction subtile : « à moins que ces choses ne diffèrent par l'usage auquel elles sont destinées.»

« Ainsi, on peut stipuler pour un âne de la race du Caire, deux ânes de race arabe ; pour un cheval de course, deux de bât ; de plus jeunes animaux, pour un plus âgé ; une épée de bonne fabrique pour des épées ordinaires » (24). Et voilà le prêt à intérêt toléré, autorisé. Qui empêchera le prêteur et l'obligé d'affirmer que le premier a donné un cheval de course au second, lequel s'engage à lui rendre deux chevaux de bât, bien qu'en réalité le cheval prêté soit identique aux chevaux rendus, l'un de ces derniers représentant l'intérêt du capital avancé ?

La Propriété. - En ce qui concerne la propriété, même désir et même impossibilité d'empêcher l'usure. L'hypothèque est défendue, mais elle est remplacée par le nantissement ou Rahnia. « On entend par rahnia ce qui est remis pour la sûreté d'une créance » (25). Comme notre droit civil, la loi musulmane distingue le gage ou nantissement d'une chose mobilière et l'antichrèse ou nantissement d'une chose immobilière.

Ce genre de contrat, loin d'empêcher l'usure, la favorise. Le créancier est autorisé à jouir du gage ; or, cette jouissance qui représente l'intérêt de son capital dépasse souvent en valeur ce que notre législation considère comme un taux licite. Dans la plupart des cas, l'emprunteur étant incapable de payer sa dette, le créancier conserve le gage dont il dispose, en véritable propriétaire, pour un prix dérisoire.

Chez un peuple barbare, la propriété est menacée de dangers multiples et, notamment, de spoliation. La loi musulmane s'efforce de la protéger et c'est dans ce but qu'elle a institué le habous, dont elle a trouvé l'inspiration dans les Novelles et les Institutes, de Justinien. Le habous est une institution, d'après laquelle le propriétaire d'un bien le rend inaliénable pour en affecter la jouissance au profit d'une oeuvre pieuse ou d'utilité générale, immédiatement ou à l'extinction des dévolutaires intermédiaires qu'il désigne (26). Le chef de famille met ainsi ce qu'il possède à l'abri des dilapidations de ses héritiers ou des convoitises et des entreprises des personnages influents.

A signaler également deux servitudes qui grèvent la propriété musulmane et qui furent et sont encore la cause de nombreux conflits, entre Européens et indigènes, dans nos colonies de l'Afrique du Nord : le droit de chasse et le droit de pâture.

« Nul ne peut interdire la chasse ou la pêche, même en ses domaines... Nul ne peut interdire la vaine pâture sur ses terres vagues ou dépouillées de leurs récoltes » (27).

C'est ce qui explique l'insouciance avec laquelle le Berbère algérien ou tunisien laisse ses troupeaux paître à l'aventure.

La propriété terrienne est soumise, chez les Arabes, au régime communiste. La terre appartient tient à Dieu, représenté par le Calife, lequel en abandonne la jouissance à la collectivité musulmane. Ce régime qui convient au nomadisme est néfaste au développement du labeur agricole.

Si, après avoir examiné les diverses institutions musulmanes, on voulait résumer brièvement son impression, on pourrait dire que ce qui frappe le plus c'est l'absence de toute originalité.

En matière de religion, l'Arabe s'est contenté d'accueillir des conceptions étrangères et de les adapter tant bien que mal à sa mentalité. Sa religion, c'est le christianisme déformé par le cerveau d'un Bédouin.

En matière de législation, obligé par ses conquêtes à administrer des peuples, il s'est borné à copier les lois qu'il a trouvées en vigueur, en les déformant par l'adjonction de ses us et coutumes. La législation musulmane, c'est le code romain, adapté au cerveau arabe.

En matière de gouvernement, il s'est inspiré du despotisme byzantin ou asiatique. Le Calife ressemble à un empereur de Byzance qui se serait converti à l'Islam.

Mais si, en matière de législation et de gouvernement, l'Arabe a dû accepter certaines idées étrangères, parce que des circonstances, plus fortes que sa volonté l'y contraignaient ; pour le reste, il est demeuré avec son cerveau de Bédouin barbare, incapable d'inventer, ni même d'améliorer.

En matière d'enseignement, il s'en est tenu à l'observation étroite des préceptes du Koran ; pour lui, l'idéal suprême du savoir humain, c'est de s'élever jusqu'à la lecture du Livre révélé.

En ce qui concerne la famille, il a conservé les principes barbares de la société primitive : la femme est une esclave asservie aux passions et à l'égoïsme du mâle.

En ce qui concerne la propriété, il en est encore au communisme patriarcal.

Dans toutes les manifestations de l'activité intellectuelle, l'Arabe apparaît comme une sorte de paralytique ; il subit ce qu'il ne peut éviter; il se résigne à ce qui est, mais il ne manifeste aucune initiative, aucun désir de franchir l'étroit horizon dans lequel il est emprisonné. Et comme il a imprégné l'Islam de ce principe du moindre effort, de cette résignation, de cette inertie, il en résulte que tous les peuples qui ont adopté cette religion, ont été, après quelques générations, frappés de la même paralysie intellectuelle, de la même immobilité, de la même inaptitude à évoluer.

L'Islam, expression du génie arabe, a nivelé toutes les intelligences à la mesure du cerveau arabe. Tous les musulmans pensent donc et agissent comme un Arabe, c'est-à-dire comme un Bédouin du temps de Mahomet.


(01) SEIGNETTE. – Introduction à la trad. de khalil.
(02) SAWAS PACHA. – Etude sur le Droit musulman.
(03) S.LEVY.- Moise, Jésus, Mahomet.
(04) SAWAS PACHA.
(05) IBN-KHALDOUN. – Prolégomènes. – EBN-SINA. – De divisione scientarum.
(06) SAWAS PACHA.
(07) YACOUB ARTIN PACHA. – l’instruction publique en Egypte.
(08) SAWAS PACHA. – Essai sur la théorie du Droit musulman.
(09) CATHECHISME de l’imam Nedjem-el-Din Nassafi.
(10) IBN-KHALDOUN. – Du Souverain.
(11) KORAN. – Ch. 4.
(12) KORAN. – Ch. 2.
(13) Epanouissement de la fleur, par le Cheikh Mohammed-es-Senoussi.
(14) CHEIKH MOHAMMED-Es-Senoussi.
(15) KORAN. – Ch.4, V.38.
(16) KORAN. – Ch. 24.
(17) CHEIKH MOHAMMED-Es-Senoussi.
(18) KORAN. – Ch.2.
(19) KORAN. – Ch.3, V.125.
(20) KHALIL. – Titre. I, Ch. 2.
(21) KHALIL. T. I, Ch.2.
(22) IBN-ARFA.
(23) IBN-ARFA.
(24) KHALIL. – Titre II, Ch. 1.
(25) IBN-ARFA.
(26) J. TERRAS. – Essai sur les biens Habous.
(27) KHALIL. – Titre 21. Ch. 2.

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# Posté le jeudi 06 décembre 2007 12:01

Modifié le vendredi 07 décembre 2007 08:05

CHAPITRE XIV (14)

La stérilité de l'esprit arabe apparaît dans toutes les manifestations de l'activité intellectuelle. - La civilisation arabe est le résultat des efforts intellectuels des peuples étrangers convertis à l'Islam. - La science arabe : astronomie, mathématiques, chimie, médecine, n'est qu'une copie de la science grecque. - En histoire et en géographie, les Arabes ont laissé quelques travaux originaux. - En philosophie, ils sont les élèves de l'École d'Alexandrie. - Eu littérature, à part quelques poèmes lyriques sans grande valeur, ils s'inspirent des ouvrages grecs et persans. - La littérature des Arabes d'Espagne est d'inspiration latine. - Dans les beaux-arts, sculpture, peinture et musique, la nullité des Arabes est absolue.

La stérilité de l'esprit arabe apparaît dans toutes les manifestations de l'activité intellectuelle et, plus particulièrement, dans les lettres, les arts et les sciences dont la culture exige de l'originalité et de l'imagination. Quand l'Arabe a voulu entreprendre une oeuvre littéraire, artistique ou scientifique, il n'a rien pu tirer de son propre fonds; aussi, a-t-il copié, imité, sans jamais rien inventer.

Ce qu'on appelle la civilisation arabe n'a jamais existé en tant que manifestation du génie arabe. Cette civilisation est due au labeur d'autres peuples déjà civilisés et qui, asservis à l'Islam par la violence, ont continué, malgré les persécutions du conquérant, à développer leurs qualités nationales.

Lorsque, sous les premiers successeurs de Mahomet, le peuple arabe entreprit des guerres de conquête, c'était un peuple barbare, grossier, sans culture intellectuelle, ni connaissances scientifiques ou artistiques. Il était à l'égard des Grecs, des Perses et des Égyptiens, dans la situation où se trouvent aujourd'hui les Berbères de l'Afrique du Nord, par rapport aux nations européennes.

Des succès imprévus jetèrent les Bédouins au milieu de peuples civilisés qui exercèrent sur eux une influence incontestable ; néanmoins, ils furent lents à s'assimiler les connaissances étrangères. Les premiers ouvrages de langue arabe furent composés sous le règne des Abbassides, non par des Arabes, mais par des Syriens, des Grecs, des Persans, convertis à l'islam. Ce n'est que vers le troisième siècle de l'Hégire, que les Bédouins commencèrent à se civiliser. C'est de cette époque que datent les traductions des ouvrages grecs, syriaques, persans et latins, qui révélèrent aux conquérants arabes des connaissances qu'ils ignoraient totalement et qui introduisirent chez eux les éléments des civilisations antérieures (1).

Mais l'influence étrangère ne s'exerça que sur les Arabes qui avaient quitté leur pays pour s'établir en Syrie, en Perse ou en Égypte. La masse arabe, restée en Arabie, demeura fermée à cette influence et persista dans sa barbarie.

Lorsqu'on appelle civilisation arabe le mouvement artistique, littéraire, scientifique, qu'une fausse documentation fait coïncider avec l'avènement des Califes abbassides, on commet une erreur ; d'abord, parce que l'élément arabe n'y participa que dans une mesure à peine sensible ; ensuite, parce que ce mouvement était le résultat de l'activité intellectuelle de peuples étrangers convertis à l'Islam par la violence et enfin, parce que ce mouvement existait dans les pays nouvellement conquis par les Arabes, bien avant leur arrivée. Les ouvrages syriaques, persans et indiens qui sont la manifestation de ce mouvement intellectuel et qui continuaient 1'oeuvre gréco-latine, sont antérieurs aux conquêtes musulmanes. C'est donc à tort qu'on attribue aux Arabes cet effort artistique et scientifique et qu'on appelle civilisation arabe un mouvement intellectuel dû aux Syriens, aux Persans, aux Indiens, convertis à l'Islam, contre leur gré, d'ailleurs, mais qui avaient conservé les qualités de leur race. Ce mouvement n'était, en réalité, que la continuation et comme l’ultime floraison de la civilisation gréco-latine. Il est facile de le prouver.

Lorsque le Calife Al Manzor (745-755), séduit par l'éclat de la civilisation byzantine et conseillé par des fonctionnaires syriens, grecs et persans qui occupaient les différentes charges de l'Empire, voulut répandre la connaissance des sciences, il fit traduire en arabe les principaux auteurs grecs dont il existait déjà des versions en syriaque : Aristote, Hippocrate, Galien, Dioscoride, Euclide, Archimède, Ptolémée. Ce furent des scribes syriens qui s'acquittèrent de cette tâche. C'est par ces traductions que les Arabes connurent les ouvrages grecs ; c'est sur elles qu'ils travaillèrent d'abord. Mais les scribes syriens, trop nouvellement convertis pour connaître à fond les dogmes musulmans, s'étaient contentés de traduire fidèlement les auteurs grecs. Les Arabes fanatiques trouvèrent ces versions trop peu orthodoxes. Certains passages blessaient leurs croyances. Aussi, quand ils furent assez instruits pour se passer de l'intermédiaire des Syriens, s'empressèrent-ils de rédiger de nouvelles traductions, selon le génie arabe, selon la conception musulmane. Des ouvrages grecs, ils supprimèrent tout ce qui leur sembla contraire à l'Islam ; ils ajoutèrent les formules religieuses qui leur étaient familières, et ils poussèrent leur zèle jusqu'à faire disparaître les noms des auteurs originaux.

Ces compilations furent composées, non d'après les ouvrages grecs, ni même d'après les versions syriaques, mais d'après les traductions en langue arabe, faites du syriaque par les scribes syriens, de sorte que la pensée des auteurs traduits était non seulement défigurée par ces interprétations successives, mais encore faussée par le fanatisme musulman.

Ces ouvrages informes, auxquels on ne sait quel nom donner, passèrent au Moyen-Age pour des productions originales du génie arabe. On ne découvrit leur véritable nature que plus tard, à l'époque de la Renaissance, lorsqu'on exhuma des bibliothèques les manuscrits grecs et qu'on fut capable de les traduire.

C'est ainsi qu'on avait faussement attribué à l'astronome Maschallah, qui vivait sous le règne de Haroun-ar-Rachid, des traités sur l'astrolabe et l'armille qui n'étaient que des reproductions déformées, selon la méthode énoncée plus haut, de versions arabes faites par des Syriens, sur les traductions syriaques des ouvrages de Ptolémée (2). Vers la même époque, Ahmed ben Mohammed Alnehavendi qui, d'ailleurs, était un persan converti à l'Islam, composa, d'après le même auteur, des tables astronomiques.

Sous le règne de Al-Mamoun, Send ben Ali et Khaled ben Abd-el-Malek Almerourandi qui mesurèrent un degré du méridien ne firent qu'appliquer les théories des mathématiciens grecs. Un autre astronome, Mohammed ben Moussa Alkhowarezmi, un persan islamisé, rédigea des tables d'après les auteurs indiens. D'autres tables furent composées par Ahmed ben Abd'Allah Habach, d'après Ptolémée et les écrivains de son école.

Le fameux Al Kendi, qui jouit d'une si grande célébrité au Moyen-Age et qui fut appelé le Philosophe par excellence, était un juif syrien islamisé. Ses ouvrages sur la géométrie, l'arithmétique, l'astrologie, la météorologie, la médecine et la philosophie, étaient des traductions ou des compilations d'Aristote et de ses commentateurs.

D'autres astronomes et mathématiciens, comme A1bulnazar, A1 Naïrizi, Albategni, ces deux derniers persans, furent des compilateurs des écrivains de l'école d'Alexandrie. En fait d'astrologie et d'astronomie, les Arabes ne furent que des imitateurs.

Née en Chaldée avant les temps historiques, puis importée en Égypte, cette science fut introduite en Grèce où les connaissances confuses, transmises oralement de génération en génération, furent coordonnées et fixées par écrit.

L'Almageste, de Ptolémée, peut être considéré comme l'exposé complet des connaissances astronomiques de l'antiquité. C'est cet ouvrage, connu par des versions syriaques, que les auteurs arabes plagièrent et commentèrent sous cent formes différentes, sans rien y ajouter d'original.

En mathématiques, les Arabes n'innovèrent pas davantage (3). On leur attribua longtemps l'invention de l'algèbre, alors qu'ils ne firent que copier les traités de Diophante d'Alexandrie, qui vivait au IVe siècle, mais comme la source où ils puisèrent était ignorée au Moyen. Age, ils passèrent à tort pour des initiateurs.

Les chiffres, dits arabes et le système de numération qui porte le même nom, proviennent de l'Indoustan. Les Arabes appellent eux-mêmes l'arithmétique calcul des Indiens et la géométrie, science indienne (hendesya).

Les connaissances des arabes en botanique sont empruntées soit aux traités de Dioscoride, soit à des traités indiens et persans (4).

En chimie ou plutôt en alchimie, ils furent les élèves de l'École d'Alexandrie. Djeber et Rhazès, ce dernier persan islamisé, ne firent que copier les travaux de l'hermétisme alexandrin (5).

Même absence d'invention en médecine. Dès le IIIe siècle de l'ère chrétienne, les médecins grecs s'étaient répandus en Perse où ils avaient fondé l'école célèbre des Djondischabour, qui fut bientôt la rivale de celle d'Alexandrie. Ils enseignèrent surtout les doctrines d'Aristote, d’Hipparque et d'Hippocrate que les Persans s'assimilèrent. L'un de leurs élèves Mesué, persan d''origine, fut médecin de Haroun-ar-Rachid et composa plusieurs traités imités d'Hippocrate, parmi lesquels on cite ses démonstrations, une pharmacopée, des écrits sur les fièvres et les aliments (6).

Mais c'est surtout à Alexandrie que la médecine, grecque sortit de l'empirisme et prit un caractère réellement scientifique.

Héréphile et Érasistrate préparèrent, par leurs travaux, la voie à Galien qui devait donner tout son développement à cette science. Les traités de Galien furent compilés et traduits en syriaque, sous le nom de Pandectes de médecine par Aaron, prêtre chrétien qui vivait à Alexandrie au VIIe siècle. Cette version syriaque fut traduite en arabe en 685 (7). C'est la source où puisèrent les médecins arabes et notamment Serapion, Avicenne, Albucasis, Averrhoës, dont le Koullyat est une véritable traduction de Galien. Le seul musulman qui fut un novateur en médecine, Rhazès, mort en 932, était un persan. Il introduisit dans la pharmacie l'usage des minoratifs et des préparations chimiques ; il passe pour l'inventeur du séton et préconisa l'étude de l'anatomie (8).

Ali ben el Abbas, qui continua les travaux de Rhazès et qui rédigea un cours de médecine, était également persan.

Le célèbre Avicenne, Abou Ali Hossein ibn Sinna (980), était né à Afchanah, en Perse. Son ouvrage le plus renommé, le Kanoun, est une compilation des traités de Galien, d'après les versions syriaques. Traduit en latin, le Kanoun fut très populaire en Europe au Moyen-Age, et considéré comme une oeuvre originale. Avicenne se souciait si peu des dogmes musulmans qu'il buvait du vin et qu'il en préconisait l'usage.

Les traités d'Albucasis, d'Avenzoar, d'Aben-Bithar, tous trois originaires d'Espagne, sont également des reproductions, plus ou moins fidèles des écrits de Galien, d'Aaron et des médecins d'Alexandrie, reproductions faites d'après des traductions syriaques.

Maimonide, que l'on considère à tort comme un médecin arabe, était un. juif né à Cordoue, en 1135. Esprit scientifique, indifférent aux dogmes musulmans, il s'attira les persécutions des Almohades et dût se réfugier en Égypte. Ses Aphorismes de médecine furent traduits en latin en 1409 ; son traité de la conservation et du régime de la santé en 1518. C'est par eux que l'on connut au Moyen-Age la science médicale grecque.

Les Arabes ont surtout excellé dans les genres qui n'exigent pas d'imagination, notamment en histoire et en géographie. Les écrits syriaques et persans leur fournirent d'abondants matériaux où ils puisèrent sans montrer beaucoup d'esprit critique. Il en résulta des compilations souvent indigestes. Tels sont les ouvrages de Masoudi (956) : l'Akhbar al Zeman, l'histoire des temps, le Kitab Aousat, le livre moyen, les Moroudj-ed-Dheheb oua Maâdin-el-Djewahir, les prairies d'or et les mines de pierreries ; tel est également celui d'Ebn-el-Athir, le Kemal al Taouarikh, la chronique complète, commençant à la création du monde et se terminant en l'an 1231 de J.-C.

On peut en dire autant de l'histoire abrégée d'Aboulfeda, ce prince diplomate et guerrier qui se délassait des soucis du pouvoir en écrivant une sorte d'histoire universelle dont la première partie comprend les patriarches, les prophètes, les juges et les rois d'Israël; la seconde, les quatre dynasties des anciens rois de Perse ; la troisième, les Pharaons d'Égypte, les rois de la Grèce, les empereurs romains ; la quatrième, les rois de l'Arabie avant Mahomet ; la cinquième, l'histoire des différentes nations, des Syriens, des Sabéens, des Coptes, des Persans, etc., et les événements arrivés depuis la naissance de Mahomet jusqu'en 1328 de J.-C. Cet ouvrage n'est original qu'en ce qui concerne l’histoire arabe. La même remarque s'applique à l’Histoire Universelle du Syrien Aboulfaradj (1226-1286).

Borhan-ed-Din Motarezzi (1145-1235) a rassemblé un grand nombre de traditions arabes, curieuses à consulter sur les moeurs antéislamiques. Il en est de même de l'Encyclopédie historique sur les Arabes de Nowairi, de l'Histoire de la conquête de la péninsule par les Arabes d'Ebn-al-Kouthiah et de l'Histoire Arabe de Tabari, oeuvres originales qui renferment de précieuses indications (9).

Une place à part doit être accordée à Ibn-Khaldoun (1332-1406) dont les Annales contiennent l'histoire des Arabes jusqu'à la fin du XIV ème siècle et celle des Berbères. C'est l'un des rares écrivains musulmans qui ne se soit pas contenté de compiler les documents antérieurs.

Il traite d'abord de la critique historique et de ses méthodes, puis il étudie la société à son origine, donne une description succincte du globe et recherche quelle influence la diversité des climats peut exercer sur l'homme ; il examine ensuite les causes du développement et de la décadence des États chez les peuples nomades et au milieu des grandes agglomérations d'individus. Il traite du travail en général, énumère les diverses professions et termine par une classification des sciences (10).

Ibn-Khaldoun, né à Tunis, était d'origine espagnole.

En géographie, les Arabes ont laissé des ouvrages d'une originalité incontestable. Leurs conquêtes, l'obligation d'accomplir le pèlerinage de La Mekke, leurs voyages commerciaux, leur permirent de connaître des régions ignorées des Grecs. Leur esprit d'observation très développé leur fit enregistrer de précieuses indications. Ils copièrent fidèlement la réalité; la plupart de leurs relations sont d'une exactitude rigoureuse (11) : telles sont celles d'IbnBatouta, d'Ibn-Djobeir, d'Ibn-Haukal, d'IbnKhordadbeg, d'Aboul-Feda, d'Istakhri, de Bekri, d'Edrisi.

En philosophie, les Arabes, incapables d'imaginer eux-mêmes une doctrine, adoptèrent celles de la Grèce, de la Perse et de l'Inde. C'est surtout par les travaux de l'École d'Alexandrie qu'ils furent initiés à cette science. Les Ptolémées avaient réuni dans cette ville, grâce à leurs libéralités, de nombreux savants venus de différentes parties du monde civilisé d'alors, notamment de la Grèce, de la Syrie et de la Perse. Ces savants, dont les travaux s'échelonnent du IIIe siècle à la fin du Ve siècle, étaient au courant des diverses hypothèses qu'avait pu enfanter le cerveau humain. Grâce à eux, l'École d'Alexandrie fut comme un creuset où se mêlèrent la philosophie orientale et la philosophie grecque : deux conceptions absolument différentes (12).

La philosophie orientale, représentée par les doctrines juives et chrétiennes, était imprégnée d'un mysticisme dont il faudrait peut-être chercher l'origine jusque dans les croyances de l'Inde, Le Soufisme musulman, qui prit naissance vers le deuxième siècle de I'Hégire, semble dériver du boudhisme et vient effectivement de l'Inde. L'homme purifié par la méditation, l'extase et l'observation rigoureuse de certaines règles, peut s'élever jusqu'à la divinité et s'identifier avec elle. C'est du soufisme que s'inspirèrent les fondateurs des différentes confréries religieuses de l'Islam et qui sont autant de manifestations du mysticisme oriental.

La philosophie grecque, au contraire, fondée sur le raisonnement et la logique, se partageait entre deux conceptions : le péripatétisme d'Aristote et le spiritualisme de Platon. Ce sont les théories platoniciennes qui servirent de trait d'union entre le réalisme grec et le mysticisme oriental (13).

Le péripatétisme fut introduit à Alexandrie, vers le deuxième siècle de J.-C. par Alexandre d'Aphrodise ; mais sous l'influence des doctrines juives et chrétiennes, la doctrine d'Aristote fut quelque peu modifiée et déformée. Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Themistius, Syrianus, David l'Arménien, Simplicius, Jean Philopon, Jamblique, furent les disciples aristotéliens plus ou moins fidèles dont s'inspirèrent les Arabes. Ceux-ci connurent leurs travaux par les versions et les commentaires des Coptes, mais ils ne furent jamais en possession des ouvrages originaux d'Aristote (14).

C'est dans ces conditions que furent écrits les traités d'Honani et de Yahia le grammairien, sur Aristote, ceux d'Alkendi, d'Alfarabi, d'Avicenne, d'Avenpace sur Platon.

Par les commentaires de l'École d'Alexandrie (15), les Arabes connurent aussi les traditions se rapportant aux Sept Sages et aux philosophes secondaires, mais ils copièrent surtout les ouvrages des continuateurs d'Aristote, plus particulièrement ceux de Themistius, d'Alexandre Aphrodisias, d'Ammonius Saccas et de Porphyre (16). Plotin et Proclus jouirent auprès d'eux de la plus haute faveur. Les propositions d'Appollonius de Thyane, de Plutarchus, de Valentinien, leur furent familières. Ils adoptèrent les idées de ces auteurs ; ils les déformèrent souvent, soit parce qu'ils ne les comprenaient pas, soit parce qu'ils voulaient les faire cadrer avec les dogmes musulmans, mais ils n'y ajoutèrent rien d'original.

L'un des derniers et des plus célèbres philosophes arabes, Averrhoës, rédigea sur Aristote des commentaires avec extraits qui firent sa renommée à une époque où l'on ignorait les ouvrages du philosophe grec. Le système désigné au Moyen-Age et à la Renaissance sous le nom d'Averrhoïsme n'a rien d'original. Il n'est que le résumé des doctrines communes aux péripatéticiens arabes et empruntées par ceux-ci aux écrivains de l'École d'Alexandrie. Mais Averrhoës eut la fortune des derniers venus et passa pour l'inventeur des doctrines qu'il n'avait fait qu'exposer d'une manière plus complète (17). Comme Averrhoës ignorait le grec, il ne connut les écrits aristotéliens que par des versions arabes, faites sur des traductions syriaques et coptes.

Avicenne, qui rédigea une Encyclopédie des sciences philosophiques, compila les ouvrages des péripatéticiens grecs et des philosophes orientaux, d'après les traductions arabes des versions syriaques. (18)

La philosophie orientale, le mysticisme des Soufis trouva son plus célèbre interprète dans Al Ghazzali (1058), qui emprunta ses doctrines aux mystiques juifs et chrétiens de l'École d'Alexandrie (19). Tout en reconnaissant, comme Aristote, les droits sacrés de la raison, A1 Ghazzali estime « que les vérités consacrées par la raison ne sont pas les seules, qu'il en est d'autres auxquelles notre entendement est incapable de parvenir ; que force nous est de les accepter, quoique nous ne puissions les déduire à l'aide de la logique de principes connus ; qu'il n'y a rien de déraisonnable dans la supposition qu'au-dessus de la sphère de la raison, il y ait une autre sphère, celle de la manifestation divine et que si nous ignorons complètement ses lois et ses droits, il suffit que la raison puisse en admettre la possibilité.»

C'est la porte ouverte aux rêves et aux divagations de l'esprit. Le mysticisme oriental ne tarda pas à supplanter la logique grecque et les musulmans fanatiques acceptèrent avec faveur les théories de A1 Ghazzali qui devint le philosophe de l'orthodoxie. L'un de ses écrits : « Vivification des sciences de la religion », eut une telle célébrité, qu'il valut à son auteur le qualificatif de Hojiet-el-Islam, preuve de l'Islamisme.

Entre ces deux tendances philosophiques : logique d'Aristote et mysticisme oriental, on constate une foule d'influences secondaires : byzantine, égyptienne, persane ou indienne.

Chacun des peuples soumis transmit au vainqueur une partie de ses conceptions. L'Arabe, incapable de rien tirer de son propre fonds, copia, adapta, imita et défigura. C'est dans ces influences étrangères qu'il faut chercher l'origine des sectes religieuses qui divisèrent l'Islam. Ces sectes prirent naissance partout où l'esprit arabe se heurtant à d'autres conceptions religieuses, il se produisit une sorte de fusion des doctrines.

En somme, il n'y a pas, à proprement parler, de philosophie arabe. Il y a des adaptations au génie arabe, à la mentalité arabe, des doctrines philosophiques grecques, alexandrines et orientales. A ces adaptations, la philosophie n'a rien gagné ; son bagage de connaissances ne s'est pas accru ; son horizon ne s'est pas élargi. Les Arabes ont laissé les doctrines d'Aristote et des philosophes juifs et chrétiens, telles qu'elles leur avaient été transmises. Ils ont copié ; ils n'ont ni inventé, ni amélioré.

Il est curieux de constater que les meilleurs grammairiens, ceux qui ont le mieux expliqué le mécanisme et le génie de la langue arabe, sont des étrangers islamisés, persans, syriens, ou égyptiens (20). Sibawaih, Farezi, Zedjadj, Zamakschari sont des persans convertis. Les lexicographes Ismaïl ben Hammad Djewhri et Firouzabadi sont également des Persans.

Parmi les rhéteurs et les philologues, la plupart sont Persans ou Syriens. Tels sont Ebn-elSekaki que l'on a comparé à Quintilien pour la clarté et à Cicéron pour la richesse du style (21) ; AI Soiouthi, qui traite de la pureté, de l'élégance, de l'énergie de la langue arabe et, joignant l'exemple aux préceptes, cite des passages des auteurs les plus estimés avec leurs témoignages à l'appui de ses doctrines.

Il est juste de reconnaître que les Arabes ont produit des grammairiens remarquables et nombreux. Le génie arabe, particulièrement doué pour la compilation, l'analyse minutieuse et les commentaires qui exigent peu d'imagination, a trouvé, dans les études grammaticales, un champ qui lui convenait.

Traités en prose, traités en vers, abondent. Les uns et les autres sont farcis de citations auxquelles nous devons de connaître une foule d'écrivains dont les œuvres ne nous sont pas parvenues.

Dans la littérature proprement dite, dans la littérature d'imagination, apparaît, plus encore que dans les sciences, la pauvreté d'invention des Arabes et la sécheresse de leur esprit. Les seules productions originales du génie arabe, ce sont les Moallakat.

Dès les temps les plus reculés, il y avait en Arabie, des poètes, sorte de trouvères qui allaient récitant leurs vers de tribu en tribu, de marché en marché (22). Le marché le plus important d'alors était celui d'Okadh, dans le Hedjaz. Les poètes y venaient faire montre de leur talent ; ils s'y livraient des tournois littéraires et le poème, jugé le meilleur, était inscrit en lettres d'or et suspendu au temple de la Caâba. C'est ce qui a fait donner aux poèmes antéislamiques les plus célèbres le nom de Modhahhabat (dorés) ou Mohallakat (suspendus, ou, plus probablement, considérés comme ayant une grande valeur, de la racine : allaka).

Le sujet, la forme et le rythme de ces poèmes sont invariables. Ceux qui nous sont parvenus, les Moallakat d’Imroulkaïs, de Tarafa, de Nabiga et de Amr ibn Koltoun sont des compositions d'une centaine de vers. L'auteur y célèbre son pays natal et sa belle ; il se lamente d'en être éloigné ; puis il vante ses propres exploits, son cheval, ses armes et tourne en ridicule ses ennemis. Ce sont des tableaux exacts de la vie nomade et guerrière des Bédouins avant Mahomet. Leur valeur littéraire est à peu près égale à celle des poèmes de nos trouvères. (23)

On possède, d'une époque un peu postérieure aux Moallakat, des chants recueillis dans le Kitab el Aghani : Plaintes d'un amant éloigné de sa belle ou éconduit, airs de bravoure d'un guerrier, vociférations de vengeance, glorification d'une tribu ou d'un fait d'arme, injures à l'adresse d'un ennemi. Ces petites pièces rappellent les ballades de notre Moyen-Age. C'est à peu près tout ce que l'on peut attribuer au génie arabe, à son inspiration personnelle.

Aussitôt après la mort de Mahomet, lorsque les Arabes furent jetés, par leurs conquêtes rapides, au milieu de peuples plus civilisés et plus affinés, leur littérature ne tarda pas à subir l'influence des étrangers. Au contact des Byzantins et des Persans, les poètes, comme les guerriers, s'amollissent. Ils ne chantent plus les combats, ni la vengeance ; ils se muent en courtisans ; ils célèbrent le Calife et les personnages influents dont ils espèrent tirer des faveurs et des gratifications. Pour plaire au maître tout puissant qui vit à la manière d'un roi de Perse ou d'un empereur byzantin, au milieu du luxe et des plaisirs, ils chantent la bonne chère, le vin, l'amour et les femmes. Comme les sujets sont peu variés, ils s'efforcent de les renouveler par la recherche de l'expression, la virtuosité du style, par l'emploi de mots rares et savants et par des jeux de mots et des traits d'esprit.

Telle est la littérature arabe au temps des Ommeyades et des premiers Abbassides. Motanebbi, lbn Doreid, Abou l'Oli, Omar Ibn Faradln, en sont les principaux représentants.

A partir des Califats de Haroun-ar-Rachid et de El Mamoun, lorsque les Arabes sont initiés aux connaissances scientifiques grecques, par les traductions syriaques et arabes des ouvrages de l'Antiquité, leur littérature devient exclusivement didactique. Les poètes composent en vers des traités de grammaire, de prosodie, d'astronomie, de mathématiques, de jurisprudence. Ces écrits n'ont pas plus de valeur originale que les ouvrages en prose des écrivains scientifiques. Ce sont des compilations faites sur des versions syriaques et cette littérature, qui embrasse plusieurs siècles, révèle la pauvreté du génie arabe, son impuissance à rien tirer de son propre fonds.

La fable et l'apologue occupent une place importante dans cette littérature. Là encore, les Arabes ne font que reproduire en les adaptant à leur mentalité, en les islamisant, les compositions de l'Inde, de la Perse et de la Grèce. Calila et Dimna est une traduction du Persan. Les fables de Lokman sont copiées sur celles de l'Inde et de la Grèce. Elles furent très probablement rédigées par un chrétien syrien.

Les quelques romans arabes qui nous sont parvenus sont également d'inspiration étrangère. L'intrigue et le merveilleux des Mille et une Nuits sont empruntés à la Perse. Seules, les scènes de la vie arabe sont originales : ce sont des reproductions terre à terre de la réalité (24). On en peut dire autant du roman d'Antar, sorte d’épopée en prose, consacrée à la peinture de la vie guerrière des Bédouins.

La poésie épique et la poésie dramatique qui exigent de l'invention n'existent pas chez les Arabes. C'est une preuve nouvelle de leur pauvreté d'imagination.

Il y a, dans la littérature arabe, une période incomparable : la période andalouse. Sous les Ommeyades d'Espagne, la langue arabe a servi à exprimer des pensées originales, comme cela ne lui était jamais arrivé. Richesse d'invention abondance de sentiments naturels, fraîcheur d'expression, idées fines et délicates : telles sont les caractéristiques des poèmes de cette époque. Malheureusement, ils ne sont pas d'inspiration arabe, mais latine. La plupart de ces poèmes ont été composés par des Andalous islamisés, c'est-à-dire par de purs latins ; les autres, par des Arabes, nés en Espagne et qui avaient reçu une culture latine. On sent, dans leurs productions, briller le génie latin. On y trouve des élans d'imagination, des sensations exprimées avec une grâce et une délicatesse inconnues aux meilleurs écrivains arabes. Comme l'a dit un historien (25), au fond de leur coeur, il reste toujours quelque chose de pur, de délicat et de spirituel qui n'est pas arabe.

Dans les temps modernes, la littérature arabe est restée stérile. Depuis les derniers Califes Abbassides, elle n'a produit aucune oeuvre digne de remarque. Elle a vécu et elle vit encore sur le passé. Dans les écoles, d'ailleurs exclusivement religieuses, on continue à lire le Koran et ses commentateurs orthodoxes, ainsi que les vieux ouvrages de jurisprudence et de grammaire ; mais aucun lettré n'est capable de produire une oeuvre nouvelle. Aussi bien, la société musulmane, figée dans la contemplation du passé, n'éprouve pas le besoin de penser autrement que les générations qui l'ont précédée. L'Islam, sécrétion du cerveau arabe, a paralysé les esprits et il a dressé entre les musulmans et les autres peuples une barrière infranchissable.

Dans les beaux-arts, les Arabes n'ont pas montré plus d'originalité que dans les sciences et les lettres. Leur nullité est absolue en sculpture et en peinture (26). On a cru trouver la cause de cette infériorité dans la défense faite, par la loi religieuse, de représenter des êtres animés. Or, le Koran n'exprime cette défense que dans un seul passage et en termes assez vagues : « O croyants, le vin, les jeux de hasard, les statues et le sort des flèches sont une abomination inventée par Satan. Abstenez-vous-en et vous serez heureux » (27).

Il est à peu près certain que par le terme de statues, le Koran a voulu désigner les représentations des divinités païennes, les idoles. C'est la vieille prescription du Décalogue : «Vous ne ferez point d'images taillées... Vous ne les adorerez point ». Il n'a pas songé à défendre l'imitation artistique des êtres animés par la peinture et la sculpture. Dans le texte arabe, le mot statue est rendu par ansab, pluriel de nasb, terme qui désigne une pierre taillée dans un lieu consacré à une divinité protectrice. Dans un autre passage du Koran, le mot nasb est employé dans le sens d'autel. C'est bien le sens qu'il a dans le passage qui nous occupe. C'est donc par une erreur d'interprétation que les commentateurs ont étendu ce mot aux statues et aux représentations des êtres animés. Tous les musulmans n'ont pas d'ailleurs accepté cette interprétation étroite. En Perse et dans l'Inde, on trouve souvent dans les arabesques des figures d'êtres animés. Makrizi rapporte que le Calife Moawiah s'était fait représenter sur des monnaies ceint d'une épée (28).

Il convient de remarquer aussi que la poésie a été plus maltraitée dans le Koran que la sculpture et cela n'a pas empêché les Arabes de la cultiver : « Vous dirai-je - lit-on dans le Livre révélé - quels sont les hommes sur lesquels descendent les démons et qu'ils inspirent. - Ils descendent sur tout menteur livré au pêché et enseignant ce que leurs oreilles ont saisi. Or, la plupart mentent. Ce sont les poètes que les hommes égarés suivent à leur tour. Ne vois-tu pas qu'ils suivent toutes les routes comme des insensés, qu'ils disent ce qu'ils ne font pas? » (29)

Or, la poésie a continué de s'épanouir malgré les malédictions du Prophète. Il est donc permis de supposer que si la sculpture et la peinture ne se sont pas développées, c'est que les Arabes n'avaient pour elles aucune aptitude. Ce qui le prouve, c'est qu'ils ne les ont pas pratiquées avant l'Islam, alors qu'ils devaient les connaître par leurs relations avec les Romains, les Grecs, les Égyptiens et les Perses. Ce n'est donc pas à la loi religieuse qu'il faut attribuer leur nullité artistique, c'est à leur inaptitude nationale. La loi religieuse n'est que l'expression du génie arabe et elle a traité avec dédain ce que, par impuissance, l'Arabe méprisait.

En architecture, aucune originalité (30). Le Bédouin nomade ne s'en est jamais soucié puisqu'il vivait sous la tente. Dans les villes, comme La Mekke et Médine, c'était une architecture primitive. Des murs en torchis, des toits en feuilles de palmier. Le fameux temple de la Kaâba n'était qu'une modeste enceinte de pierres et de briques de terre séchée au soleil. La première mosquée que Mahomet construisit à Médine, après sa fuite de La Mekke, était une très modeste construction en briques séchées au soleil (31).

Les Arabes ne connurent l'architecture que lorsqu'ils sortirent de leur pays. En Syrie et en Perse, ils virent les monuments byzantins et persans, les uns et les autres inspirés de l'art grec (32).

Les Grecs furent, en architecture, les grands initiateurs de l'Orient ; ce sont eux qui construisirent la plupart des palais des rois de Perse et c'est d'eux, en définitive, que les Arabes s'inspirèrent. La coupole, si répandue chez les Musulmans, est d'origine persane ; elle fut adoptée par les Grecs, puis par les Byzantins.

Les architectes syriens, combinant l'art grec avec l'art perse, avaient contribué à la création de ce qu'on est convenu d'appeler l'art byzantin. C'est le Syrien Anthemios de Tralles qui établit les plans de Sainte-Sophie (532-537) où se rencontrent toutes les caractéristiques de l'art attribué à tort aux Arabes, coupole, dentelles de pierre, mosaïques, faïences colorées, arabesques. Mais la coupole était, depuis longtemps, en usage en Perse, comme le prouve la coupole de la salle d'audience de Chosroës I et celle du palais de Machita, élevé par Chosroës II. C'est la Perse qui a inventé la voûte. Tout ce qui est voûte ou coupole dans le monde vient de Perse. Rome connut la voûte et la coupole dès le premier siècle. Les plus anciens modèles s'en trouvent à Tivoli et à la ville d'Hadrien, ainsi qu'aux thermes de Caracalla.

Les dessins muraux, ce que l'on a, par la suite, appelé des arabesques, sont nés en Grèce et en Égypte. Les salles immenses dont le plafond est supporté par une forêt de colonnes sont également d'origine grecque. La grande Mosquée, de Cordoue, l'Alhambra, de Grenade, sont les produits de l'art gréco-latin, comme les gaufrages et les ciselures des plafonds et des Murailles (33).

On a cru longtemps que nos artistes du Moyen-Age avaient subi l'influence de l'art arabe, on sait aujourd'hui qu'il n'en est rien, non seulement parce qu'il n'y a pas d'art arabe à proprement parler, mais aussi parce que ce n'est pas par l'entremise des Arabes que l'art oriental fut introduit en France. Les nombreux objets trouvés dans les trésors des églises, et que l'on attribuait à tort aux Arabes, ne doivent rien à ceux-ci. Ce qui en subsiste a pu être identifié et ne permet aucun doute à cet égard. Telle pièce d'ivoire représentant un roi d'Orient accroupi sur un éléphant est une pièce d'échecs de travail hindou. Les coupes sont persanes. L'épée de Charlemagne, conservée au Louvre, est un travail persan. Les étoffes précieuses qui enveloppent des reliques, comme le suaire de Saint-Victor ou celui de Saint-Siviard, à Sens, sont des étoffes persanes. Une autre décorée d'une frise d'éléphants, qui se trouve au Louvre, vient de l'Inde. C'est l'art de la Perse que les Croisades nous ont apporté, l'art du temps des rois Sassanides, c'est-à-dire d'une époque de réaction du nationalisme persan contre les Arabes.

Mais l'art oriental a été introduit, en France, bien avant l'invasion arabe et bien avant les Croisades, par les Grecs et les Syriens qu'on trouve, commerçant à Narbonne, à Bordeaux à Lyon et jusqu'à Metz, dès les temps mérovingiens (34).

Au Ve et au VIe siècles, nous avons subi l'influence de l'art byzantin. Les gravures à plat, les arabesques, les dentelles sculptées qui furent à la mode, chez nous, au VI° siècle, venaient de Perse et de Syrie ; leur origine remonte aux artistes assyriens et égyptiens.

On sait depuis les découvertes de Foucher au Gandhara que ce sont les Grecs d'Alexandre qui enseignèrent à l'Asie les principes de la gravure en relief.

En musique, les Arabes ont manifesté la même nullité. D'une façon générale, les Musulmans la considèrent comme un art mercenaire, au même titre que la danse (35). Dans ses Prolégomènes, Ibn-Khaldoun en parle avec quelque mépris : « Nous savons, dit-il, que Moawiah reprocha vivement à Yézid, son fils, d'aimer la musique vocale et qu'il la lui défendit. »

Et dans un autre passage : « Un jour, je reprochais à un émir de naissance royale son empressement à apprendre la musique et je lui disais :

- Cela n'est pas votre métier et ne convient pas à votre dignité.

- Comment ! Me répondit-il, ne voyez-vous pas qu'Ibrahim, fils de El Madhi (le troisième Calife Abbasside), excellait dans cet art et était le premier chanteur de son temps !

- Par Dieu ! Lui répondis-je, pourquoi ne prenez-vous pas plutôt pour modèle son père ou son frère ? Ne savez-vous pas que cette passion fit déchoir Ibrahim du rang qu'occupait sa, famille ? »

Le chant et la danse étaient peu considérés à Rome et en Grèce. Or, comme les Arabes ont copié la civilisation gréco-latine, il n'est pas impossible qu'ils aient adopté ses préjugés à l'égard de cet art (36).

Si l'on voulait résumer ce qui précède d'une formule brève, on pourrait dire qu'il n'y a pas, à proprement parler, de science arabe, de philosophie arabe, de littérature arabe, d'art arabe ; c'est-à-dire que les Arabes n'ont rien produit d'original, de personnel, en science, en philosophie, en littérature, en art. Ils ont copié ; ils ont imité ; ils ont transposé; ils ont compilé ; ils n'ont rien tiré de leur propre fonds; ils n'ont rien ajouté aux connaissances qu'ils ont empruntées aux Grecs et aux Latins; ils n'ont rien produit qui porte le caractère de leur génie, de leur race. Ils ont tout emprunté à la civilisation gréco-latine, ou plutôt c'est la civilisation grécolatine qui leur a été imposée par les peuples conquis.

Il en résulte qu'à travers l'histoire musulmane, on constate deux influences contraires : l'une exercée par les peuples étrangers, islamisés, Syriens, Persans, Indiens, Égyptiens, Andalous, qui tend à introduire dans l'Islam la civilisation étrangère. Aux époques où cette influence est prépondérante, il se produit un épanouissement de civilisation au développement duquel les Arabes sont étrangers, qui s'effectue malgré eux, contre eux.

L'autre influence, exercée par les éléments arabes, est hostile à tout progrès, à toute innovation. Incapable de concevoir un état meilleur, l'Arabe entend rester ce qu'il est : un berger, un guerrier, un nomade. Les autres peuples le poussent vers la civilisation ; il leur résiste de toutes ses forces; il leur oppose son apathie, son ignorance, sa paralysie intellectuelle. Quand il domine, il arrête toute marche en avant ; peu à peu, il introduit, par la religion, sa mentalité, ses conceptions, dans les moeurs et les habitudes des peuples soumis; il les leur impose par la loi et il finit, en agissant sur les générations successives, par les frapper de paralysie et de stagnation.

Ces deux influences s'opposent pendant des siècles, avec des fortunes diverses. Finalement, l'influence arabe, appuyée sur la force matérielle, l'emporte et c'est la ruine de toute civilisation.


(01) YACOUB ARTIN PACHA. – L’Instruction publique en Egypte. P.11 et 12.
(02) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(03) SEDILLOT. – Recherches pour servir à l’histoire des sciences mathématiques chez les Arabes.
(04) Clément MULLET. – Recherches sur l’histoire naturelle et physique chez les Arabes.
(05) BERTHELOT. – Origine de la chimie. – HOEFER. – Histoire de la chimie.
(06) LECLERC. – Histoire de la médecine arabe.
(07) DIGUAT. – Histoire de la Médecine.
(08) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(09) SYLVESTRE DE SACY. – Anthologie arabe.
(10) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(11) REINAUD. – Introduction à la géographie d’Aboulfeda.
(12) MATTER. – Histoire de l’Ecole d’Alexandrie.
(13) Michel NICOLAS. – Etudes sur Philon d’Alexandrie.
(14) Jules SIMON. – Histoire de l’Ecole d’Alexandrie.
(15) VACHROT. – Histoire critique de l’école d’Alexandrie.
(16) RAVAISON. – Essai sur la métaphysique d’Aristote.
(17) RENAN. – Averrhoës et l’averrhoïsme.
(18) MEHRENS. – La philosophie d’Avicenne.
(19) DUGAT. – Histoire des philosophes et des théologiens musulmans.
(20) SYLVESTRE DE SACY. – Chrestomathie arabe.
(21) SEDILLOT. – Histoire des arabes.
(22) LARROQUE. – Voyage dans la Palestine.
(23) CAUSSIN DE PERCEVAL. – Histoire des Arabes avant l’Islamisme.
(24) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(25) DOZY. Histoire de Musulmans d’Espagne.
(26) PRISSE D’AVESNE. – L’art arabe.
(27) KORAN. – Ch. V, Vers. 92.
(28) MAKRIZI. – Monnaie musulmanes. Trad. de Sylvestre de Sacy.
VICTOR LANGLOIS. – Numismatique des Arabes avant l’Islamisme.
(29) KORAN. – Ch.27, Vers. 221.
(30) GAYET. – l’Art arabe.
(31) BOURGOIN. – Précis de l’art arabe.
(32) BAYET. – L’art byzantin. Voir le Chap. consacré aux influences byzantines en Orient.
(33) KONDAKOF. – Histoire de l’art byzantin.
(34) Louis GILLET. – Histoire des arts.
(35) Salvador DANIEL. – La musique arabe.
(36) YACOUB ARTIN PACHA. – L’instruction publique en Egypte.

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# Posté le jeudi 06 décembre 2007 12:00

Modifié le vendredi 07 décembre 2007 08:05

CHAPITRE XV (15)

La Psychologie du musulman. -Foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. - Mépris et horreur pour ce qui n'est pas musulman. - Le monde divisé en deux, parts : les Croyants et les Infidèles. - Tout ce qui vient des infidèles est détestable. - Le musulman échappe à toute propagande- - Par la restriction mentale, il échappe même aux violences. - Échec des tentatives faites pour introduire la civilisation occidentale dans le monde musulman. - Averrhoës. Khéréddine. Le Cheikh Gamal ed Dine. Sawas Pacha. - Tentatives infructueuses de l'Angleterre en Égypte, de la France en Algérie et en Tunisie. - L'idéal musulman : le Mahdisme et le Califat.

Au point où l'on est parvenu de cette étude, il n'est pas impossible d'expliquer et de comprendre la psychologie de l'Arabe et, par conséquent, du musulman, puisque le musulman, quel qu'il soit, soumis durant des siècles à la loi religieuse, expression du génie arabe, en a reçu une empreinte si profonde, qu'il s'est totalement arabisé. Expliquer la psychologie de l'Arabe, le mécanisme de son cerveau, c'est, du même coup, expliquer la psychologie de n'importe quel musulman. Le Berbère africain ne pense pas autrement, n'agit pas autrement que le Syrien, le Turc, le Persan, le Cosaque ou l'habitant de Java. Tous ces islamisés pensent et agissent comme l'Arabe.

La loi religieuse, d'inspiration arabe, imposée au monde musulman, a donné aux individus si divers dont il est composé, l'unité de pensée, de sentiments, de conceptions, de jugement. La toise qui a servi à mesurer cette pensée, ces sentiments, ces conceptions, ce jugement, est arabe ; il en résulte que tous les esprits musulmans ont été nivelés à la taille de l'esprit arabe.

Ce qui caractérise l'Arabe et, par conséquent, le musulman, c'est une foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. Incapable, par sécheresse d'esprit et pauvreté d'imagination, de concevoir un autre état que le sien, une autre forme de pensée, il croit fermement qu'il est parvenu à un stade inégalable de perfection, qu'il est seul à posséder la vraie croyance, la vraie doctrine, la vraie sagesse, qu'il est seul à détenir la vérité, non pas une vérité relative sujette à révisions, mais une vérité intangible, imperfectible : la Vérité absolue. Citons, comme exemple de cette orgueilleuse prétention, ce qu'écrivait, il y a quelques années, l'un des personnages les plus influents du Comité Union et Progrès, le Cheikh Abd-ul-Hack, un Jeune Turc civilisé :
-« Oui ! La religion musulmane est en hostilité ouverte avec tout votre monde de progrès.

Apprenez, observateurs européens, qu'un chrétien de n'importe quelle position, par le seul fait qu'il est chrétien, passe à nos yeux pour un aveugle déchu de toute dignité humaine. Notre raisonnement à son égard est aussi simple que définitif. Nous disons : L'homme dont le jugement est assez perverti pour nier l'existence d'un Dieu unique et fabriquer des dieux de différentes espèces, ne peut être que la plus ignoble expression de l'abrutissement humain ; lui parler serait une humiliation pour notre raison et une offense à la grandeur du Maître de l'Univers. La présence de tels mécréants parmi nous est la plaie de notre existence ; leur doctrine est une insulte directe à la pureté de notre foi ; leur contact, une souillure pour notre corps ; toute relation avec eux, un supplice pour notre âme. Tout en vous détestant, nous sommes arrivés à étudier vos institutions politiques, vos organisations militaires. Outre les armes nouvelles que la Providence nous procure par vos propres moyens, vous avez vous-mêmes ranimé l'inextinguible foi de nos héroïques martyrs. Nos Jeunes-Turcs, nos Babis, nos nouvelles confréries, toutes nos sectes, sous des formes variées, sont animées d'une même pensée, d'une même nécessité de marcher. Vers quel but ? Est-ce vers la civilisation chrétienne ? Jamais !... L'Islam est une grande famille internationale. Tous les croyants sont des frères. Une communauté de sentiments et de croyance les rapproche et les engage à s'aimer. Il appartient au Calife de faciliter ces relations et de rallier les Croyants sous le drapeau sacerdotal » (1).

Convaincu d'être l'élu de Dieu (Moustafa), assuré que son peuple est le peuple choisi, entre tous, par la divinité, le musulman possède la certitude d'être appelé à, jouir seul des récompenses célestes. Aussi, éprouve-t-il pour ceux qui ne pensent pas comme lui, pour les égarés qui ne suivent pas la voie droite, une pitié, faite de mépris pour leur infériorité intellectuelle, d'horreur pour leur déchéance et de compassion pour l'avenir effroyable de châtiments qui les attend.

Cette conviction, que rien ne saurait amoindrir, inspire au musulman un attachement inébranlable à ses traditions. Hors de l'Islam, point de salut ; hors de sa loi, point de vérité, point de bonheur. L'évolution des peuples étrangers, l'accroissement de leurs connaissances, les progrès scientifiques, les améliorations apportées par le labeur humain au bien-être matériel le laissent indifférent. Il est le Croyant, par excellence, l'Être parfait, l'Être supérieur.

Cette conception, comme on l'a fait remarquer avec raison, (2) divise les habitants de la terre en deux parts : les Croyants et les Infidèles.

Le Croyant est en état de guerre permanente avec l'Infidèle et ce droit, ce devoir de guerre éternelle ne peut être que suspendu : « Faites la guerre, dit le Livre Saint, à ceux qui ne croient ni à Dieu, ni au Jugement dernier, qui ne regardent pas comme défendu ce que Dieu et son Prophète ont défendu, à ceux qui ne professent pas la vraie religion, jusqu'à ce que, humiliés, ils payent le tribut de leurs propres mains ».

Le musulman, persuadé de sa supériorité, ne souffre aucune leçon. Comme type de son raisonnement, citons ces paroles d'un Jeune Tunisien : Bechir Sfar : « Le Nord de l'Afrique est habité par un amalgame de peuples qui se réclament d'une race célèbre, la race arabe et qui professent une religion unitaire : la religion musulmane. Or, cette race et cette religion conquirent et colonisèrent un empire plus vaste que l'Empire romain. Les Nord-Africains, à eux seuls, ont à leur actif soixante ans de domination au sud de la France, huit siècles en Espagne et trois siècles en Sicile... Cette petite digression a pour but de rappeler à ceux qui seraient tentés de l'oublier, que nous appartenons à une race, à une religion, à une civilisation qui valent en gloire historique et en force d'assimilation n'importe quelle race, quelle religion et quelle civilisation des peuples anciens et modernes » (3).

Intellectuellement, le musulman est, cependant, un paralytique. Son cerveau, soumis au cours des siècles, à la rude discipline de l'Islam, est fermé à tout ce qui n'a pas été prévu, annoncé, spécifié par la loi religieuse. Il est donc systématiquement hostile à toute nouveauté, à toute modification, à toute innovation.

Ce qui existe a été créé et voulu par le Tout Puissant. Il n'appartient pas à l'homme de modifier son oeuvre. Si Dieu avait désiré que ce qui existe fût autrement, il l'aurait accompli en dehors de toute volonté humaine. Agir, c'est donc, en quelque sorte, méconnaître les décisions divines, c'est vouloir leur substituer les désirs humains, c'est commettre un acte d'indiscipline. Une pareille conception interdit tout progrès et, de fait, l'immobilité est le caractère essentiel de toute société musulmane.

Comme on l'a fait remarquer, (4) « le musulman demeuré fidèle à sa religion n'a pas progressé ; il est resté stationnaire au milieu de l'évolution de toutes les autres civilisations. C'est, en effet, un des traits saillants de l'Islamisme d'immobiliser dans leur barbarie native les races qu'il asservit. Il est figé dans une cristallisation inerte et impénétrable. Il est immuable et les changements politiques, sociaux et économiques n'ont aucune répercussion sur lui. »

Renan a montré que les Sémites étaient incapables de s'élever jusqu'à la conception d'une idée générale. Un musulman se joindra volontiers à des Européens pour faire de l'anticléricalisme chrétien, mais il ne tolèrera jamais la moindre atteinte à sa croyance. Un fait entre cent autres, à l'appui de cette assertion : Il y a quelques années se réunit à Alger un Congrès orientaliste auquel assistaient des savants européens, égyptiens et turcs. On s'occupa d'abord d'exégèse biblique. Certains linguistes tentèrent de prouver que plusieurs passages de l'Ancien Testament étaient apocryphes et qu'ils n'avaient, par conséquent, aucune valeur historique. Personne ne protesta. Mais quand ces mêmes savants voulurent exercer leur érudition et leur critique sur le Koran, leurs collègues musulmans protestèrent avec la plus vive indignation contre ce qu'ils considéraient comme un sacrilège. La discussion devint si ardente que le Gouvernement Général dut intervenir.

Comme on le voit, le musulman échappe à toute propagande ; il échappe même à la violence, parce que l'Islam l'autorise à s'incliner momentanément devant la force, lorsque les circonstances l'exigent. La loi religieuse ne lui impose nullement une attitude qui pourrait l'exposer à un danger ou à des représailles. Elle lui permet même, en cas d'extrême péril, de transgresser les dogmes. Les commentateurs du Koran citent de nombreux exemples de cette liberté : Ammar Ben Yasir fut excusé par le Prophète lui-même de louer extérieurement les dieux païens et d'injurier Mahomet, du moment qu'il était fermement attaché de coeur à la religion musulmane. Ce procédé fut admis par les premiers docteurs de la Loi. Plus tard, on recommanda d'employer autant que possible des expressions ambiguës, des mots à double sens, pour donner moins de force à ses reniements. Cette pratique est nommée taqiyyah, d'après un passage du Koran (5). Elle fut employée par les Chiites dans leur propagande constante contre les Ommeyades.

On constate même l'emploi de la taqiyyah en vue de satisfaire des intérêts particuliers, dans les serments, par exemple ; elle consiste en paroles à double sens ou dans la restriction mentale (6). Le musulman peut donc s'incliner devant une autorité étrangère tant qu'il n'est pas le plus fort ; il peut pactiser avec elle, accepter d'elle des titres et des faveurs, mais dès qu'il se sent en état de se révolter, il doit aussitôt le faire ; c'est un devoir impérieux.

L'histoire algérienne nous offre de nombreux exemples de trahisons dont les héros furent des chefs indigènes qui avaient accepté les faveurs du gouvernement français et qui passaient pour lui être loyalement attachés. Sidi-el-Djoudi, nommé par nous bach agha des Zouara, se révolta en 1857. Bou Aokkaz ben Achour, seigneur du Ferdjouia et ses parents les Ben-Azzed-Dine, du Zouara, provoquèrent l'insurrection de leurs sujets en 1862-1863. Les fils du Khalifa Sidi-Hamza soulevèrent le sud des provinces d'Alger et d'Oran en 1863 et nous tinrent en échec pendant deux ans. Le Caïd BouDissa, de Djelfa, que nous avions enrichi, les suivit. Mokrani, bach-agha de la Medjana, donna le signal de la révolte en 1851. Beaucoup de chefs de cette région l'imitèrent, notamment Ben Ail Chérif, bach-agha de l'Oued-Sahel, Ben Oukassi de Sébaou, le Caïd Ben Illès, Si Aziz. Tous ces chefs avaient été comblés de faveurs; de prébendes, de décorations (7).

Protégé par la loi religieuse, le Musulman échappe donc à toute influence étrangère et reste fidèle à ses traditions. La société musulmane demeure immobile.

A vrai dire, cette immobilité n'a pas toujours été acceptée. Les peuples soumis, incomplètement atteints par la paralysie musulmane, tentèrent parfois de réagir contre les conceptions arabes et s'efforcèrent d'introduire dans l'Islam des idées étrangères. Mais l'élément arabe finit toujours par imposer ses idées.

Au XIIe siècle, Averrhoës voulut islamiser les connaissances grecques, pour les incorporer à l'Islam. Il passa pour impie et fut persécuté (8). Dans les temps modernes, des tentatives identiques se renouvelèrent et aboutirent au même échec. Il n'est pas inutile d'insister sur ces tentatives, parce qu'elles expliquent les résultats peu satisfaisants des efforts civilisateurs que les nations européennes ont accomplis dans les pays musulmans, la France, dans l'Afrique du Nord ; l'Angleterre, en Égypte et dans l'Inde; la Hollande à Sumatra ; l'Italie en Tripolitaine.

En 1880, en Tunisie, sous le règne de Sadok Bey, le ministre Khereddine conçut le projet d'arracher ses coreligionnaires à leur indolence et à leur barbarie. Chrétien, d'origine circassienne, Khereddine avait été amené, à vingt ans, comme esclave, en Tunisie, par le ministre Mustapha-Khaznadar. Converti à l'Islam, il devint le gendre de son maître qui le présenta au Bey. Celui-ci apprécia les qualités du jeune Circassien et, en quelques années, Khereddine franchit les différents grades de l'armée.

En 1860, il était ministre de la marine. (9) Après un voyage en Europe, et notamment en France, il s'enthousiasma pour la civilisation occidentale. Convaincu que la prospérité des peuples européens résultait du progrès scientifique et industriel et de la diffusion de l'instruction, il fut conduit à en conclure que les méthodes occidentales, transplantées ailleurs, donneraient des résultats semblables et que si les musulmans s'arrachaient à leur torpeur pour suivre l'exemple des nations chrétiennes, ils atteindraient sûrement une prospérité identique.

Encouragé par Sadok-Bey, il entreprit une active propagande pour vaincre l'inertie de son entourage et surtout pour essayer de lui faire comprendre que les prescriptions religieuses ne s'opposaient pas au progrès scientifique. I1 publia, dans ce but, en langue arabe, un ouvrage absolument remarquable : « Le plus sûr moyen pour connaître l'état des Nations. » (10)

« Je veux d'abord, dit-il, réveiller le patriotisme des ulémas et des hommes d'Etat musulmans et les engager à s'entraider dans le choix intelligent des moyens les plus efficaces pour améliorer l'état de la nation islamique, accroître et développer les éléments de la civilisation, élargir le cercle des sciences et des connaissances, augmenter la richesse publique, par le développement de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. En second lieu, j'ai écrit mon ouvrage pour détromper certains musulmans fourvoyés qui, fermant les yeux sur tout ce qu'il y a de louable et de conforme aux enseignements de notre propre loi théocratique chez les peuples d'une religion différente de la nôtre, se croient, par suite d'un funeste préjugé, dans l'obligation de le dédaigner et considèrent comme suspects ceux qui approuvent ce qu'il y a de bon comme système et comme institutions chez les nonmusulmans... Les Européens ne sont parvenus à jouir de la prospérité dont nous parlons que par leur progrès dans les sciences et les arts, et grâce à leurs institutions qui facilitent la circulation de la richesse publique ».

Par un rapide exposé historique, Khereddine montre que la société islamique connut la prospérité lorsqu'elle adopta libéralement les procédés et les méthodes des peuples plus avancés en civilisation et qu'elle retomba dans la barbarie lorsque, par suite de l'étroitesse d'esprit de certains hommes d'Etat et du fanatisme de la foule ignorante, elle voulut se passer des concours étrangers.

Khereddine ne parvint pas à convaincre ses coreligionnaires ; sa tentative souleva une violente opposition et finit par un lamentable échec. Disgracié, il dut se réfugier en Turquie. L'effort louable de Khereddine ne saurait être inscrit à l'actif de l'Islam ; ce n'est pas un effort musulman. Khereddine, circassien islamisé, n'avait pas une mentalité musulmane ; la meilleure preuve, c'est qu'il ne trouva pas de disciples.

Vers 1880, le Cheikh Gamal-ed-Dine tenta une œuvre identique en Égypte. Il s'attacha surtout à démontrer que « les préceptes du Koran n'excluaient pas toute idée de progrès résultant de l'introduction dans un milieu musulman de la Civilisation européenne et que le principe religieux n'était pas un obstacle à cette introduction » (11). Cette tentative échoua. Reprise dans un autre but par le Cheikh Mohammed Abdou qui entendait prouver que les Musulmans Pouvaient réaliser tous les progrès sans aucun concours étranger, elle engendra un mouvement nationaliste qui dressa les Égyptiens contre les Anglais.

Plus récemment, en 1896, un ancien Ministre ottoman, Sawas-Pacha, un chrétien d'ailleurs, reprit les idées de Khereddine et tenta de les répandre en Turquie. Il s'efforça de démontrer que « les principes religieux ne sont pas hostiles à un accord entre l'Islam et la civilisation européenne» ; mais sa thèse ne fut pas acceptée et l'on sait, qu'au contraire, le parti Jeune-Turc, animé d'une ardente xénophobie, s'opposa à toute réforme (12).

Séduit par les théories de Khereddine et de Sawas-Pacha, un résident de Tunisie, M. René Millet, voulut les appliquer.

« Ce qui donne un prix tout particulier aux idées de Khereddine, raisonnait M. Millet, c'est qu'elles n'ont rien de commun avec les rêveries des théoriciens. Nous n'avons qu'à les reprendre au point où il les a laissées pour les faire fructifier. Grâce à lui, nous avons cette singulière fortune de semer sur un terrain bien préparé ».

M. René Millet s'aboucha même avec SawasPacha ; celui-ci vint étudier la question en Tunisie et il rédigea un rapport qui concluait à la possibilité de réaliser les projets de Khereddine.

« La Tunisie, disait-il, est un terrain particulièrement favorable à une tentative de collaboration franco-indigène. L'établissement du gouvernement héréditaire des Beys en fait un pays monarchique où l'esprit d'obéissance à l'autorité séculaire a contenu dans de justes limites l'esprit purement religieux qui, dans toute nation islamique, où le Koran et la Tradition sont la base de tout droit, tend à se développer outre mesure. D'autre part, cet esprit religieux a gardé une influence morale assez grande pour que l'opinion publique accepte docilement les décisions doctrinales de ses représentants. La Tunisie présente un autre avantage, en ce sens qu'elle est, en quelque sorte, le point de rencontre des deux principaux rites de l'islamisme orthodoxe : rite malékite et rite hanéfite. Une réforme réalisée avec le concours des jurisconsultes de ces deux rites aurait une généralité plus grande que la même réforme faite dans un pays appartenant à un seul de ces rites. Cette condition serait de nature à favoriser l'expansion au dehors, dans tout l'Islam, des idées adoptées en Tunisie. »

Passant à l'examen des moyens propres à hâter la réalisation de ces théories, Sawas-Pacha estimait qu'il fallait d'abord créer une législation civile, criminelle et commerciale, dans des conditions qui la rendraient islamiquement acceptable et qui, sauf le statut personnel, se rapprocherait de la législation française. Puis on réformerait le haut enseignement musulman de manière à y introduire nos méthodes et nos sciences, tout en respectant l'enseignement purement religieux. Le commencement de réalisation que reçut ce programme n'aboutit à aucun résultat satisfaisant. La grande masse des musulmans tunisiens n'a pas évolué et les quelques sujets qui reçurent une instruction développée en profitèrent pour se dresser contre la France, pour combattre notre influence et pour cultiver dans le peuple la haine de l'étranger.

En Algérie, il y a quelques années, des hommes d'initiative, constatant le désordre inouï des prescriptions du Droit musulman, désordre favorisant l'arbitraire et la concussion, songèrent à les soumettre au classement d'une méthode plus rationnelle et plus scientifique. L'idée était incontestablement excellente. La législation qu'appliquent les Cadis et les tribunaux d'appel musulman est extrêmement imparfaite et comme elle ne s'appuie sur aucun texte précis, elle est sujette, dans la pratique, à une foule de déviations qui lèsent parfois de légitimes intérêts. Il s'agissait d'apporter un peu d'ordre dans ce chaos. Il était entendu qu'on tenterait, en s'inspirant des théories de Sawas-Pacha, de démontrer aux musulmans l'accord possible qui peut exister entre une législation, conçue selon l'esprit moderne, et le Droit islamique. C'est seulement après cette démonstration, qu'on aborderait la réforme. Il ne s'agissait donc pas d'occidentaliser le Droit musulman, mais de le codifier, de l'ordonner.

Pour ménager toutes les susceptibilités, l'administration algérienne avait nommé une commission chargée de recueillir, sur la question, l'avis des personnes compétentes, c'est-à-dire des magistrats indigènes et français. Ces derniers émirent un avis nettement favorable ; ils reconnurent les difficultés qu'ils éprouvaient à appliquer une loi dont il faut emprunter les textes à des sources diverses, d'une recherche longue et pénible. Ils reconnurent également que cette loi est si peu précise, que son interprétation varie selon le juge. Les textes sur lesquels elle s'appuie sont si vagues, que souvent l'interprète le plus autorisé du Droit musulman, Sidi Khalil, n'a pas craint d'écrire : « A cet égard, il y a deux opinions », ou « sur ce point, il y a divergences ».

Les magistrats musulmans, au contraire, montrèrent une vive hostilité à l'encontre de ce projet. Ils estimèrent que « le Droit musulman n'a pas besoin d’être codifié, car tel qu'il est, il est bien fait » ; ils ajoutèrent « qu'aucun intérêt ne résulterait de ce travail pour la population musulmane, car le public musulman s'en rapporte toujours aux cadis, dans les litiges ». Bref, devant l'hostilité des magistrats mahométans, on dut abandonner ce projet. (13)

Les groupements d'émancipation sociale : Loges maçonniques, Ligue des Droits de l'Homme, Ligue de l'Enseignement, Société positiviste, ont, depuis le milieu du XIXe siècle, multiplié leurs efforts pour répandre chez les musulmans leurs doctrines généreuses. Ils échouèrent dans leur tâche, parce que les néophytes auxquels ils s'adressaient n'étaient pas sincères. Ceux qui semblaient totalement émancipés se révélèrent, à la pierre de touche des événements, comme ayant conservé leurs préjugés, leurs haines, toute leur mentalité d'orientaux. On peut en citer un exemple curieux : Affilié à toutes les associations de libres-penseurs et, notamment, au Comité Positiviste dont il était le délégué pour la Turquie, Ahmed Riza flétrissait, dans son journal le Michveret, les moyens de gouvernement d'Abd-ul-Hamid ; il réclamait la liberté de la presse ; il proclamait l'égalité des races de l'Empire et la nécessité de l'existence des partis politiques ; il parlait ainsi en libre-penseur, en disciple de la Révolution Française. Mais il changea d'idées dès qu'il fut au pouvoir. Devenu président de la Chambre ottomane, il ne trouva pas un mot de pitié pour les victimes, pas une parole d'indignation pour les assassins, après les massacres d’Adana où plus de vingt mille Arménien furent anéantis ; il laissa voter la nouvelle loi contre la presse, qui supprimait, en Turquie toute indépendance de pensée. En juillet 1910, il imposa silence aux libéraux qui demandaient à la Chambre d'abolir l'état de siège en vigueur depuis la révolution du 13 avril ; il ne protesta pas contre les exécutions capitales, par la cour martiale, de libéraux politiques. A Paris, il s'affirmait libre-penseur, mais à Constantinople, il faisait régulièrement à la Chambre le « namaz » (prière), afin de donner au parti religieux l'assurance d'une foi profonde.

Plus récemment, en 1922-1923, le gouvernement d'Angora, fournit un nouvel exemple de l'incurable fanatisme musulman. Ce gouvernement qui se prétendait animé d'idées modernes, déposa le Sultan qu'il accusait de pactiser avec les étrangers et de ne pas se montrer assez ferme dans la défense des intérêts de l'Islam.

Un de ses membres, Abeddine Bey, député du Logiztan, déchira sa cravate à la tribune et fit voter, séance tenante, l'interdiction de se servir de vêtements confectionnés à l'étranger. D'autres députés affirmèrent leur volonté de ramener la religion à son austérité primitive. Ils réclamèrent des châtiments pour les femmes turques de moeurs légères qui vendaient leurs faveurs à des infidèles. Ils rendirent obligatoire le port de la coiffure orthodoxe ; ils interdirent l'usage de l'alcool et même du vin ; ils décrétèrent la fermeture des écoles européennes. Dans la guerre contre les Grecs, les journaux turcs appelaient les soldats musulmans : Moudjahid (de Djihad, guerre sainte), c'est-à-dire combattants pour la foi, soldats de la guerre sainte et ceux qui succombaient sur le champ de bataille : Chahid, c'est-à-dire martyrs.

On pourrait multiplier les exemples prouvant que le musulman est à l'abri des influences étrangères, qu'il n'évolue pas. Malgré les apparences, il conserve sa mentalité, sa foi profonde, ses haines vivaces. C'est un réfractaire à toute civilisation.

La société musulmane ne peut ni se modifier ni se perfectionner. Elle est cristallisée dans une formule intangible. Son idéal est exclusivement religieux, ou plutôt il est double : l'une religieuse, l'autre politique : le mahdisme et le califat. (14)

Le Mahdisme, c'est la réalisation terrestre des espérances religieuses, grâce à l'intervention d'un personnage choisi par la divinité : le Mahdi ; c'est la suprématie de la foi islamique sur les autres religions.

Le Califat, ou plus exactement le Khalifat, c'est l'idéal de l'Etat islamique, placé sous le sceptre d'un Calife. C'est la libération des peuples musulmans courbés sous le joug des infidèles ; c'est la restauration de la splendeur défunte de l'Empire musulman, tel qu'il existait sous les successeurs du Prophète, sous les Ommeyades ou les Abbassides (15).

Ces deux formes de l'idéal musulman ne sont pas toujours en parfait accord. Elles se heurtent parfois parfois, bien qu'en définitive, elles visent au même but : le triomphe de l'Islam.

Les espoirs califiens s'attachent de prédilection au plus puissant sultan indépendant, qui est le protecteur et le champion naturel de l'Islam. C'est, pour l'instant, le sultan ottoman. Leur caractère est toujours international.

Les mouvements mahdistes, au contraire, sont dans leur essence, l'expression d'un mécontentement local, C'est la forme musulmane de la haine qui, chez tous les peuples et à toutes les époques, dresse les vaincus contre les vainqueurs. C'est une réaction contre la domination européenne. Tant que l'Islam existera, la doctrine mahdiste restera l'étincelle qui peut à tout moment enflammer le mécontentement des indigènes. Il n'y a pas de politique coloniale capable d'éviter à jamais ces sentiments néfastes et les troubles soudains qui peuvent en résulter. La tuerie de Margueritte, en Algérie, l'émeute de Thala, en Tunisie, la rébellion plus récente de l'Aurès en sont la preuve formelle. Rien ne permettait de prévoir ces tragiques événements. Les paroles incohérentes d'un détraqué ont suffi à galvaniser le fanatisme populaire. C'est ce même sentiment qui, en Algérie, a suscité, depuis la conquête, tant de sanglants soulèvements et qui a créé aux Anglais, en Égypte, de si graves difficultés. (16)

Toutes ces révoltes ont la même origine c'est un ambitieux ou un névrosé qui, par ses prédications, fanatise ses coreligionnaires et les lance contre l'infidèle (17). Témoin, I'insurrection du Sud Oranais, fomentée en 1864 par la famille des Ouled-Hamza, qui exerçait une grande influence religieuse ; témoin, celle de l'Aurès en 1879 où un chérif ventriloque pousse une horde famélique, armée de matraques, à. l'assaut d'un camp français ; témoin encore celle de Bou-Amama, en 1881, dans le Sud Oranais. Ce sont des accès de folie mystique, des explosions soudaines de fanatisme, de brusques orages qui éclatent contre toute attente, mais qui, en raison de leur caractère improvisé, ne durent pas. (18).

Ces accidents sont devenus moins fréquents, par suite de l'expérience des autorités européennes. La masse musulmane demeure hostile et méfiante à l'égard du non-musulman ; elle a conservé sa foi robuste ; elle compte toujours sur l'apparition d'un Mahdi qui libèrera la terre musulmane, le Dar-el-Islam, de la profanation étrangère. Le Mahdisme, comme on le voit, est d'essence religieuse. Il date des temps les plus lointains de l'Islamisme ; c'est la doctrine de la foule, c'est-à-dire de la presque totalité du peuple musulman.

La doctrine du Califat, au contraire, est d'essence politique ; elle est d'un ordre plus élevé, plus complexe ; sa conception exige une culture intellectuelle plus développée : c'est celle des Jeunes-Turcs, des Jeune-Egyptiens, des Jeunes-Tunisiens, des Jeunes-Algériens ; ce sera, demain, celle des Jeunes-Marocains, lorsque l'instruction donnée par nos écoles aura dégrossi les indigènes du Maroc.

La doctrine du Califat fut d'abord religieuse, comme toute manifestation de l'esprit musulman, mais elle ne tarda pas à élargir ses cadres, à embrasser la politique, à rêver une puissance musulmane formidable, pour se présenter enfin comme une restauration quasi laïque de la civilisation orientale disparue, en face de la civilisation chrétienne de l'Europe (19). En d'autres termes, c'est le nationalisme musulman ; tous les fidèles de l'Islam faisant partie de la patrie idéale.

Le plus curieux, c'est que la doctrine du Califat a emprunté à l'Europe ses principes essentiels. Lors de la chute d'Abd-ul-Hamid, les Jeunes-Turcs avaient la conviction qu'ils revivaient la Révolution Française ; nombre d'entre eux étaient affiliés à la franc-maçonnerie. L'un des maîtres dont ils se réclamaient, A1 Afghani Leijed-Djemmal ed-Dine al-Husseini, mort en 1897, appartenait à une Loge Égyptienne ; il s'honorait de l'amitié de Renan, qui lui a consacré une note élogieuse, reproduite dans ses Essais.

Ahmed Riza Bey et le docteur Nazim, deux membres influents du Comité Union et Progrès, faisaient partie de la Société des Positivistes de France. Mais les uns et les autres avaient conservé, malgré les apparences, leur mentalité musulmane.

Or, le musulman est un fanatique incurable. On a vu que Sawas-Pacha, un chrétien ottoman qui était un penseur généreux, mais qui pensait en chrétien et non en musulman, avait prétendu le contraire. Dans ses « Études sur la théorie du Droit musulman », il affirmait, « qu'on pouvait rendre non seulement acceptables, mais aussi obligatoires pour la conscience du musulman, tout progrès, toute vérité, toute disposition légale qui n'ont pas été acceptés jusqu'ici par le corps social mahométan et inscrits dans son Droit ».

On s'inspira de cette formule pour tenter de civiliser les musulmans et on aboutit à un échec, parce qu'on se heurta à une religion farouchement conservatrice et d'un fanatisme intransigeant. On peut admettre que, théoriquement, le fanatisme n'est pas incurable ; mais on est bien obligé de reconnaître que le fanatisme musulman est absolument irréductible. C'est ainsi que l'effort vers le progrès, tenté par le parti Jeune-Turc, fût, dès le début, arrêté par la masse des fidèles hostiles à toute innovation. Pour se maintenir au pouvoir, ce parti dut renier les principes qu'il avait tout d'abord proclamés.

L'idée révolutionnaire avait germé dans l'esprit des populations juives et chrétiennes, soumises à la Turquie ; ce furent elles qui préparèrent le mouvement d'émancipation ; mais dès que l'événement eût été accompli et que les Turcs musulmans tentèrent d'instituer un pouvoir régulier, ils revinrent aux idées étroites de nationalisme religieux et de fanatisme. La formidable insurrection du Yémen qui tendait à détrôner le Sultan de Turquie, au profit d'un Calife de race arabe, n'était qu'un mouvement de réaction contre les idées nouvelles, contre les idées occidentales. C'était un effort semblable à celui des Wahhabites ; il avait le même but : ramener l'Islam à sa pureté originelle, en le débarrassant des apports européens.

Plus récemment, le mouvement populaire qui remit la véritable direction de l'Empire ottoman au gouvernement d'Angora, s'est inspiré d'un sentiment identique et le premier acte de ce gouvernement a été de destituer le Sultan, accusé de trop de bienveillance à l'égard des étrangers.

L'un des orientalistes les plus éminents de 1'époque contemporaine, Snouck Hurgronje, dont les travaux ont jeté une lumière éclatante sur la psychologie des peuples musulmans, a montré de façon péremptoire la fausseté des théories de Sawas-Pacha (20). Il n'est pas inutile de résumer sa démonstration :

Le Credo et le Droit islamiques sont devenus, au cours de leur évolution, de moins en moins souples ; les événements politiques et sociaux des temps modernes le prouvent surabondamment. La question n'est pas de savoir ce que nous ferions, avec nos méthodes de raisonnement, des dogmes de l'Islam, mais bien ce que l'Islam même, suivant sa propre doctrine et son histoire, veut en déduire.

L'Islam devrait renier totalement son passé historique pour entrer dans la voie que lui trace Sawas-Pacha. Certes, bon gré malgré, les musulmans doivent peu à peu s'accommoder de moeurs et d'institutions provenant de l'Europe moderne ; mais il ne faut pas s'imaginer que la théorie juridique qui s'est maintenue envers et contre toutes les influences contraires surgissant du sein même des populations mahométanes, cède aujourd'hui à des actions venues du dehors. L'Islam, à mesure qu'il se voit attaqué, se retranche sur son terrain le mieux fortifié.

Le musulman accorde bien quelques concessions qui n'atteignent aucun principe religieux ; il accepte, par exemple, les chemins de fer, le télégraphe, les bateaux à vapeur ; mais la civilisation qui a produit les uns et les autres avec ses principes législatifs, est, pour tous les fidèles, une abomination qu'ils ne tolèrent que par force. Quant aux jeunes gens élevés dans nos écoles, ils superposent tranquillement la science étrangère à leur foi traditionnelle, sans tâcher de les concilier.

L'Islam forme un bloc intangible de traditions, de préjugés, de foi intransigeante. Le musulman, lié par la religion, ne peut pas accepter le progrès occidental. Les deux civilisations sont trop différentes, trop opposées pour pouvoir jamais se pénétrer.


(01) Cette déclaration à paru dans le Mecherouttiete revue dirigée par Chérif Pacha. Pars, Août 1912.
(02) SNOUCK-HURGRONJE. – Le Droit musulman.
(03) BECHIR SFAR. – Les Habous de Tunisie.
(04) BESSON. – La Législation civile de l’Algérie.
(05) KORAN. – Chap. 3. Vers. 27.
(06) SNOUCK HURGRONJE. – Le Droit musulman.
(07) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique septentrionale.
(08) RENAN. – Averrhoës et l’Averrhoïsme.
(09) Notice sur le Général Khereddine, dans la Revue de l’Institut de Carthage, Tunis 1906.
(10) Traduction sans nom d’auteur. Paris 1868.
(11) P. ANTOMARCHI. – Le Nationalisme Egyptien.
(12) SAWAS PACHA. – Le Droit musulman expliqué. Etudes sur la théorie du Droit musulman.
(13) Projet de codification du Droit musulman. Brochure publiée par le Gouvernement Général de l’Algérie.
(14) SERVIER. – Le Nationalisme musulman.
(15) MONTET. – De l’Etat présent et de l’avenir de l’Islam.
(16) E.GUENARD. – Les Oulad Sidi-Cheickh.
(17) FILLIAS. – L’insurrection des Oulad Sidi Cheikh. - L. RINN. – Histoire de l’insurrection de 1871.
(18) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(19) KHAIRALLAH.
(20) SNOUCK HURGRONJE. –le Droit musulman.

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# Posté le jeudi 06 décembre 2007 11:56

Modifié le vendredi 07 décembre 2007 08:06

CHAPITRE XVI (16)

L'Islam en lutte contre les nations européennes.- Le mouvement nationaliste musulman en Égypte. - Ses origines. - Le Parti national. - Moustafa Kamel Pacha. – Mohammed Farid Bey. - Le Parti du peuple. - Loufti Bey es Sayed. - Le Parti des réformes constitutionnelles. - Le cheikh Aly Youssef. -L'attitude de l'Angleterre: - Les intrigues des nationalistes égyptiens dans l'Afrique du Nord. - Le mouvement nationaliste en Tunisie. -L'évolution de la mentalité tunisienne. - Erreurs commises par le Gouvernement du Protectorat.

Au contact des peuples occidentaux, le musulman n'a pas évolué. Protégé par sa foi intransigeante, il n'a subi aucune influence ; au contraire, son hostilité envers l'infidèle s'est accrue. La demi-instruction qu'il a reçue dans les écoles européennes n'a fait que fortifier sa haine en lui donnant la conviction qu'il pouvait se passer d'une tutelle étrangère. C'est à la faveur de ce sentiment que s'est créé le parti nationaliste musulman qui, dans tous les territoires soumis à un Etat européen, dresse le Croyant contre l'infidèle. Ce parti vise au rétablissement de la puissance islamique et à l'expulsion de l'étranger.C'est une forme nouvelle du panislamisme, mais une forme plus dangereuse, parce qu'elle a des tendances réalistes, qu'elle vise un but pratique, immédiatement réalisable.

Ce mouvement d'émancipation est né en Égypte, par réaction contre la domination anglaise. Son inspirateur fut Moustafa Kamel Pacha qui, le 22 octobre 1907, fit acclamer à Alexandrie le programme du Parti national égyptien dont il était le chef : « Les Égyptiens pour l'Égypte ; l'Égypte pour les Égyptiens. »

Il ajoutait : « Nous sommes des spoliés et les Anglais des spoliateurs. Nous voulons notre pays libre, sous la domination spirituelle du Commandeur des Croyants. » Moustafa Kamel n'eût pas le temps d'agir; la mort le frappa le 10 février 1908, au début de sa tentative.

Celle-ci fut reprise par son successeur à la présidence du Parti national égyptien, Mohammed Farid Bey qui, appliquant les procédés les plus habiles de la politique orientale, tenta d'obtenir l'appui des puissances européennes rivales de l'Angleterre. Ceci prouve que les Jeunes Égyptiens se rendaient compte qu'ils étaient incapables de se soustraire, par leurs propres moyens, à la tutelle étrangère. Ils fondèrent d'abord des espoirs sur la France. Le 4 juin 1895, Moustafa Kamel avait adressé un véhément appel à notre Chambre des Députés, qui ne jugea pas à propos d'intervenir. Les Jeunes Égyptiens tentèrent alors de créer un mouvement d’opinion en France où ils trouvèrent quelques auditeurs complaisants. Comment se serait-on méfié de gens qui, tout en proclamant leur mépris et leur haine pour l'Angleterre, prétendaient considérer la France comme leur patrie intellectuelle.

Ce fut un spectacle curieux, et qui révèle la souplesse et la duplicité orientales, de voir les Jeunes Égyptiens se placer sous l'égide de la France, pour intriguer contre l'Angleterre, tandis que les Jeunes Tunisiens et les Jeunes Algériens s'adressaient aux Anglais, lors de l'affaire de Fachoda, et aux Allemands, lors de l'incident de Tanger, pour se débarrasser de la France. N'est-ce pas la preuve que le musulman n'est nullement reconnaissant aux peuples qui ont tenté de l'arracher à la barbarie et que, convaincu, malgré sa déchéance, de la supériorité de sa civilisation, il espère pouvoir la faire à nouveau dominer. (1).

Ayant perdu tout espoir dans l'intervention de la France, les partisans de l'émancipation égyptienne, se tournèrent vers l'Allemagne qui, depuis 1900, pour les besoins de sa politique extérieure, noua des intrigues avec tous les musulmans mécontents.

Moustafa Kamel et Farid Bey s'efforcèrent surtout de préparer les esprits à la révolte. Rendre l'étranger impopulaire, le faire passer pour un envahisseur et un usurpateur, montrer la légitimité de la rébellion contre son autorité, inspirer aux musulmans une confiance orgueilleuse en leur propre force, en leur rappelant la puissance de l'Empire des Califes, tel était leur plan. Avant de passer à l'action, il convenait de convaincre les esprits de la nécessité et de la possibilité de cette action. Cette conviction établie, on pouvait songer aux réalisations.

C'est dans ce but que fut fondé le Parti du Peuple dont le chef fut Loufti Bey es Sayed. Son programme était simple : obtenir progressivement le maximum de libertés, jusqu'à l'expulsion définitive de l'étranger ; utiliser l'appui et les efforts de l'Angleterre, pour la vaincre ensuite par les armes qu'elle aura elle-même forgées. L'instruction étant l'arme la plus efficace, il faut donc encourager les Anglais à multiplier les écoles, surtout les écoles purement indigènes, à remplacer les professeurs européens par des professeurs égyptiens. Plus tard, quand le peuple protégé sera convaincu de ses droits, on n'aura plus qu'à le dresser contre le peuple protecteur.

Cette politique, qui tend à ériger la ruse et la dissimulation en méthode d'action, ne doit pas étonner. Elle est conforme aux prescriptions de la foi islamique. Le croyant est en état de guerre permanente avec l'infidèle et ce droit, ce devoir de guerre éternelle, ne peut être que suspendu. « Faites la guerre, dit le Livre saint à ceux qui ne professent pas la vraie religion, jusqu'à ce que, humiliés, ils payent le tribut de leurs propres mains. » Cette formule explique l'attitude des partisans de l'émancipation musulmane, aussi bien en Égypte, qu'en Tunisie et en Algérie.

Un troisième parti, celui des réformes constitutionnelles, fut fondé par le Cheikh Aly Youssef, directeur de Al Moayad. Il réclamait le maintien de l'autorité khédiviale suivant l'esprit des firmans du Sultan, la création d'un Parlement national, l'instruction primaire gratuite et générale en langue arabe, celle-ci étant décrétée langue officielle, l'attribution des fonctions administratives aux Égyptiens.

La base de la réforme préconisée par le Cheikh Aly Youssef, c'est la langue arabe décrétée langue officielle pour l'enseignement dans toutes les écoles d'Égypte. Par ce moyen, on chassera les professeurs anglais et on supprimera ainsi l'influence que le peuple conquérant exerce, par leur intermédiaire, sur le peuple protégé. L'enseignement étant donné exclusivement en langue arabe, on évitera aux jeunes générations tout contact dangereux avec les idées occidentales. On façonnera les esprits comme on voudra ; on cultivera en eux le nationalisme et le fanatisme religieux ; on fera de bons et d'ardents musulmans, peu instruits, mais suffisamment assouplis pour obéir aveuglément aux ordres des réformateurs et se ruer, à leur commandement, contre les Anglais envahisseurs. Enfin, ces sujets sûrs, entreront, à leur sortie des écoles, dans les différents services de l'administration où ils supplanteront peu à peu les étrangers.

Ce premier pas franchi, il ne restera plus qu'à créer un Parlement national, ce qui sera facile, puisque les esprits des jeunes générations seront préparés à cette idée. Le Parlement obtenu, on intriguera avec les puissances rivales de l'Angleterre et on profitera d'une ère de difficultés, révolte dans les Indes, conflit en Europe, tous événements qui obligeront le peuple protecteur à porter son attention et ses forces ailleurs, pour déclancher le mouvement de rébellion et chasser l'envahisseur.

L'Angleterre tomba dans ce piège ; désireuse de montrer sa bienveillance à l'égard des Égyptiens, elle commença à réaliser une partie des réformes préconisées par le Cheikh Aly Youssef. En ce qui concerne l'enseignement notamment, elle tenta de le rendre le plus possible conforme à la mentalité, aux traditions et aux habitudes des peuples musulmans ; elle créa des écoles à l'usage exclusif des indigènes où l'instruction était donnée en langue arabe. Une commission, composée de personnalités les plus éminentes du monde religieux et politique égyptien, fut chargée de traduire en langue arabe, en les adaptant aux prescriptions koraniques, les principaux manuels scolaires d'Europe.

Cette commission constitua ainsi une bibliothèque, qui comprenait des traités de géographie, d'arithmétique, d'histoire, de physique, de chimie, d'histoire naturelle etc., rédigés en arabe, avec les formules religieuses habituelles, Pour accomplir cette tâche considérable, elle utilisa les travaux des savants arabes du Moyen. Age à qui elle emprunta les termes techniques et les définitions scientifiques, de telle sorte que le jeune Égyptien pouvait acquérir, dans sa propre langue, des connaissances pratiques.

On sait comment celui-ci reconnut cette attitude généreuse. Les jeunes générations éduquées par l'Angleterre et qui, sans son appui, seraient restées dans l'ignorance, se dressèrent contre elle et, aujourd'hui, se jugeant capables de s'administrer elles-mêmes, elles ne songent qu'à se débarrasser de la tutelle étrangère.

Telles sont, brièvement exposées, les origines et les tendances du mouvement nationaliste musulman en Égypte. Les théories des promoteurs de ce mouvement, répandues peu à peu à la faveur de l'instruction donnée dans les écoles créées par l'Angleterre, dressent aujourd'hui l'Égypte contre la nation protectrice et provoquent, chaque jour, de graves difficultés.

L'Angleterre, rompant avec ses habitudes égoïstes, s'est ingéniée à répandre l'instruction parmi le peuple égyptien, à développer sa prospérité, conformément aux principes et aux habitudes des peuples civilisés. Ses efforts n'ont abouti qu'à des résultats négatifs.

Les Jeunes Égyptiens, instruits par l'Angleterre, aux frais de l'Angleterre, dans des écoles anglaises, se sont dressés contre elle, au nom de l'Islam et au cri de : « L'Égypte aux Égyptiens. »

Mais, non contents de travailler à la libération de leur territoire, ils ont intrigué en Tunisie et en Algérie pour créer un vaste mouvement de nationalisme musulman, prouvant ainsi qu'ils n'étaient pas, comme ils le prétendaient, des nationalistes égyptiens, mais des nationalistes musulmans. On n'en sera nullement étonné, si l'on veut bien se rappeler que les peuples musulmans sont étroitement solidaires, que la religion les a solidement réunis et cimentés en un bloc parfaitement homogène, malgré la diversité des races, des origines et des coutumes. Le musulman de l'Inde diffère étrangement en apparence du bédouin de l'Arabie ; celui-ci ne ressemble guère au Turc, à l'Égyptien, au Berbère algérien et marocain, et ces derniers ne pensent ni n'agissent comme leurs coreligionnaires de la Perse, de Sumatra ou de la Chine. Ils sont même parfois désunis. Les tribus arabes du Yémen se révoltent à tout instant contre la domination ottomane ; les nomades qui errent entre La Mecque et Médine n'hésitent pas à piller les caravanes de pèlerins qui se rendent aux Villes saintes ; les Kabyles algériens méprisent les populations arabisées; celles-ci détestent les Djerbiens et les Mozabites; les Chambaas du désert rançonnent volontiers les paisibles habitants des oasis. Mais ce sont là des querelles intestines, des rivalités de gens appartenant à la même famille ; seulement, si une intervention étrangère se produit, immédiatement, les frères ennemis de la veille oublient leurs dissensions pour faire face contre l'infidèle. L'Islam a réalisé cette œuvre absolument extraordinaire de pouvoir réunir et faire communier dans le même idéal les peuples les plus divers, les plus dissemblables, les plus éloignés les uns des autres; si bien que tout mouvement qui se produit en un point quelconque du territoire musulman a nécessairement sa répercussion sur les autres points. C'est précisément le cas pour les intrigues du Parti national égyptien.

La parole enflammée de Moustafa Kamel Pacha et de Mohammed Farid Bey, les campagnes violentes de Al Moayad, de Al Iewa, de Al Garidah et de Al Minbar, les appels à la révolte de Loufti Bey es Sayed et du Cheikh Aly Youssef ont eu un écho ailleurs qu'en Égypte. L'Afrique du Nord a tressailli à la voix de ces tribuns de l'Islam. La Tunisie entendit d'abord leur appel qui, de proche en proche, s'étendit à l'Algérie et au Maroc. Déjà, en 1906, au cours d'une séance orageuse de la Chambre des Communes, Sir Edward Grey, ministre des affaires étrangères, constatait le rapide développement du mouvement nationaliste : « Toute cette année, disait-il, le sentiment fanatique est allé croissant en Égypte, mais il n'y est pas resté confiné. Il s'est répandu dans toute l'Afrique du Nord ».

Depuis, ce mouvement s'est encore accentué, non seulement à cause de l'expédition italienne contre la Tripolitaine qui a fortifié le sentiment de la solidarité chez les musulmans, mais surtout à cause des excitations et des intrigues du parti Jeune Turc, encouragé par l'Allemagne.

L'évolution de ce parti est extrêmement curieuse. La révolution Jeune Turc fut préparée et déclanchée par un certain nombre d'intellectuels ottomans, en majorité chrétiens et israélites qui, éduqués dans les écoles de l'Europe, avaient puisé dans l'enseignement occidental la notion des progrès à introduire dans le monde musulman. Il est incontestable, qu'au début, ce mouvement de régénération s'inspirait d'idées généreuses et qu'il s'efforçait de copier la Révolution Française. Mais dès que les Jeunes Turcs se furent emparés du pouvoir, ils se heurtèrent au fanatisme de la masse populaire; ils furent accusés d'impiété et d'hérésie et, sous la poussée de l'opinion publique, les éléments non musulmans de la révolution furent rapidement évincés. Les Ottomans restés à la tête du mouvement s'empressèrent de faire des concessions au peuple, si bien que l'idée de la révolution fut totalement faussée. Ils allèrent même plus loin, puisqu'ils ne tardèrent pas à faire montre d'un nationalisme intransigeant qui provoqua de multiples incidents avec les puissances européennes et, notamment, avec l'Italie (2). La guerre de 1914-1918 et les complications qui en résultèrent : morcellement de la Turquie, revendications de la Grèce, occupation de territoires nouveaux par l'Angleterre et la France n'ont fait que surexciter les passions et accentuer le nationalisme religieux des musulmans.

La Tunisie et l'Algérie qui avaient été, dans le passé, soumises à une propagande active de la part des agents du panislamisme, n'ont pas échappé à cette surexcitation. Le nationalisme musulman, éclos en Égypte à la faveur des circonstances rappelées plus haut, fut accueilli avec faveur, dès la première heure, en Tunisie. La population de la Régence ressemble fort à celle de l'Égypte. Elle possède, comme elle, une bourgeoisie instruite, éclairée, policée, qui raisonne, qui a conscience de sa dignité et qui est animée de sentiments religieux très vifs et très sincères.

Contrairement à l'Algérie, la Tunisie a bénéficié, dès le début de la conquête arabe, d'une vie intellectuelle très intense. Tunis fut, de tout temps, un centre d'études florissant qui exerçait une influence très réelle, non seulement en Tunisie, mais encore en Algérie et jusqu'au Soudan. Après le Caire, c'était la capitale intellectuelle de l'Afrique. D'autre part, depuis l'avènement des Beys, la Régence a toujours possédé une organisation politique et administrative que le Protectorat français n'a que très légèrement modifiée et qui favorisa la constitution d'une société parfaitement homogène. Contrairement à ce que l'on observe en Algérie, où les tribus ont été disloquées, dispersées, émiettées par la conquête et par les mesures de répression que nécessitèrent les grandes insurrections, on se trouve, en Tunisie, en présence d'une société très sagement équilibrée, dont les différents éléments sont coordonnés avec ordre et qui possède une unité parfaite. C'est à la faveur de cette unité qu'a pu se créer une opinion publique, reflétant les tendances et les aspirations de la population (3).

Cette opinion s'est d'autant plus facilement constituée dans le sens des traditions islamiques, que la Tunisie a toujours entretenu des relations étroites avec la Turquie d'une part, sous la suzeraineté de laquelle elle était placée politiquement et religieusement, et d'autre part, avec l'Égypte, et que la bourgeoisie lettrée pouvait, par les journaux, se tenir au courant des événements et des mouvements d'idées du monde musulman. Même depuis le Protectorat français, la plupart des publications de Constantinople, du Caire et d'Alexandrie sont lues en Tunisie. Nos autorités ont, à plusieurs reprises, interdit l'entrée de certains organes xénophobes et panislamistes, comme Al Moayad et Al Lewa, mais cette interdiction était une raison de plus pour qu'on se les procurât et qu'on se les passât sous le manteau.

Enfin, il existe en Tunisie une presse musulmane d'une valeur incontestable. Ses rédacteurs, dont la plupart sont des écrivains de talent, très renseignés sur la politique musulmane, savent, avec beaucoup d'habileté, tromper la surveillance de la censure et répandre, par des allusions discrètes dont nos interprètes ne peuvent saisir les nuances, toutes les idées utiles à la propagande islamique. Tunis possède également de nombreux libraires et imprimeurs arabes où les lettrés peuvent se procurer les ouvrages des meilleurs docteurs musulmans. Les boutiques de ces libraires sont de véritables cénacles où se réunissent les gens de la classe aisée pour discuter sur les faits du jouir, lire et commenter les publications interdites et se communiquer les correspondances reçues de Turquie et d'Égypte. De là, les nouvelles se répandent dans les mosquées, les cafés maures et les marchés.

Par ce qui précède, on conçoit comment ce peuple, d'une intelligence très vive et qui, dans les villes, compte fort peu d'illettrés, a pu se tenir au courant des tendances du monde musulman moderne et acquérir la conscience de ce qu'il considère comme ses droits et ses devoirs.

Ses sentiments religieux, avivés par les campagnes violentes des journaux turcs et égyptiens, n'ont pas tardé à verser dans le fanatisme et cela, d'autant mieux, que le développement dela colonisation française a lésé les intérêts de la classe fortunée. Nos véritables adversaires en Tunisie, ce sont les fils de la vieille bourgeoisie ; ils ne nous pardonnent pas la révolution que nous avons accomplie dans la société indigène. En permettant aux humbles de s'élever par leur travail, en nous efforçant d'appliquer à tous une justice uniforme, but que nous n'avons atteint que partiellement et d'une façon très relative, nous avons supprimé bien des abus et ruiné une foule de privilèges dont jouissait la bourgeoisie. Celle-ci nous en tient rigueur et comme son animosité et son dépit cadrent parfaitement avec son hostilité religieuse, il est naturel qu'il en soit résulté un mouvement nettement xénophobe. Obéissant à la discipline religieuse et ne voyant, dans cette affaire, que la lutte du Croissant contre la Croix, la foule ignorante et fanatique suit la bourgeoisie dans son attitude d'opposition.

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# Posté le jeudi 06 décembre 2007 11:55

Modifié le vendredi 07 décembre 2007 08:06

CHAPITRE XVII (17)

Le mouvement nationaliste en Algérie - Les causes d'une évolution tardive. - La Société algérienne. - La bourgeoisie : les « Vieux Turbans » ; les « Jeunes Algériens ». - Le peuple ignorant et fanatique. - Le rôle des confréries religieuses.- La solidarité musulmane. - La propagande nationaliste. - Les revendications des Jeunes Algériens. - Le Bolchevisme.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'Algérie est moins avancée que la Tunisie, au point de vue du mouvement nationaliste. Pour trois raisons :

1° Les peuples de l'Afrique du Nord sont d'autant moins policés qu'ils sont plus éloignés de l'Est. Les Égyptiens furent, de tout temps, plus civilisés que les Tunisiens; ceux-ci furent toujours supérieurs en culture intellectuelle aux Algériens : et ces derniers sont incomparablement moins barbares que les Marocains (1). Cela tient vraisemblablement à ce que l'infiltration de la civilisation orientale, partie de l'Est, s'est affaiblie au fur et à mesure qu'elle s'éloignait de son foyer et que les populations berbères de l'Ouest, moins complètement soumises à son action, ont conservé toute leur grossièreté primitive. Les indigènes algériens sont donc restés dans l'ignorance des idées nationalistes qui se sont manifestées en Turquie, puis en Égypte et enfin en Tunisie. Seuls, quelques mécontents sont entrés en relations avec les chefs du parti Jeune Tunisien, surtout depuis la guerre Italo-Turque ;

2° Les opérations militaires de la conquête, les soulèvements qui ont suivi et qui ont provoqué des mesures de répression parfois sévères ont disloqué la société musulmane algérienne;


(01) MONTET. –les confréries religieuses de l’Islam marocain.

3° Le lent et tardif développement de l'enseignement. Il est incontestable que c'est la diffusion de l'enseignement qui, en Égypte, et plus tard, en Tunisie, a favorisé la naissance dit mouvement nationaliste. Or, en Algérie, les efforts accomplis en vue de cette diffusion ne datent que de quelques années (1). Comme nous gouvernions directement le pays et qu'aucun engagement ne nous empêchait, comme en Tunisie, de modifier l'administration locale selon nos intérêts, nous avons établi un enseignement d'esprit français.

Il en résulte que, contrairement à ce qui se passe dans la Régence, nous façonnons en Algérie des fonctionnaires à mentalité française; aussi, faut-il qu'ils accomplissent un certain effort de volonté pour se libérer de notre influence, pour se débarrasser de notre empreinte.

Le programme d'enseignement tunisien est favorable à l'éclosion des idées nationalistes ; il permet aux indigènes d'évoluer dans leur propre civilisation, et comme leur civilisation est purement religieuse, de revenir aux tendances impérialistes de l'Islam. Le programme algérien, sans être hostile aux indigènes, sans admettre aucune tracasserie en ce qui concerne les moeurs et les coutumes, est surtout fondé sur les intérêts français ; il respecte la religion musulmane, mais il fixe des limites à son action. Voilà pourquoi le mouvement nationaliste ne s'est développé que tardivement en Algérie. C'est au morcellement des populations algériennes, c'est à la dislocation de la société indigène résultant des mesures de répression qui suivirent les révoltes et les insurrections, que nous devons de ne pas avoir à combattre, comme les Anglais en Égypte, le mouvement nationaliste. Et si ce mouvement tend à se développer, depuis quelques années, c'est uniquement aux mesures libérales que nous avons prises par la suite, qu'il faut l'attribuer.

En favorisant le commerce, en occupant des fonctionnaires, en assurant le respect des biens et des personnes dans les campagnes, en consolidant le régime de la propriété, nous avons créé une classe aisée (2). La société algérienne est, aujourd'hui, en voie de formation ; c'est un fait indiscutable.

Elle comprendra, comme la société tunisienne, une bourgeoisie (fonctionnaires, commerçants et propriétaires) avec deux classes subalternes : les artisans et les fellahs. Cette bourgeoisie n'est pas encore très instruite, mais elle travaille à le devenir, et au fur et à mesure qu'elle s'élève, on s'aperçoit qu'elle penche vers les idées nationalistes. Elle se divise déjà en deux groupes bien distincts. (3)

Les vieux Turbans, c'est-à-dire les hommes de la génération précédant la génération actuelle, ceux qui sont âgés de plus de quarante ans. Ceux-la sont : les uns - peu nombreux - loyalement attachés à la France ; les autres, indifférents. Les uns et les autres ne nous aiment pas à l'excès, mais ils ont pris leur parti de notre présence et ils s'efforcent de profiter de la sécurité et de la justice que nous avons imposées, pour vaquer paisiblement à leurs affaires et s'enrichir. Ils sont profondément attachés à la religion musulmane ; ce sont des mahdistes, mais ils s'inclinent devant le fait accompli de notre domination. Ils se lamentent volontiers sur l'humiliation qu'inflige aux vrais croyants leur soumission à une nation étrangère, mais ils se résignent à cette situation en attendant des jours meilleurs. Il faut d'ailleurs reconnaître que, dans leurs rapports avec nous, ils se montrent d'une correction parfaite. Rien ne révèle chez eux une hostilité systématique. Ils se soumettent d'autant plus volontiers à notre autorité, qu'ils n'ignorent pas que l'Islam permet à ses fidèles de se courber momentanément devant la force ;

Les Jeunes Algériens. - A côté del'élément prudent et réservé de la bourgeoisie indigène, il y a les hommes de la génération actuelle, ceux qui sont âgés de moins de quarante ans et qui exercent, pour la plupart, des professions libérales. Ils forment une classe d'élite, dont on ne saurait, sans injustice, méconnaître la valeur ni l'importance. Nous pouvons d'autant mieux le reconnaître, que cette élite, c'est nous qui l'avons créée. En favorisant la diffusion de l'enseignement, nous avons ouvert de nouveaux horizons à l'esprit de nos jeunes protégés ; mais nous n'avons diminué en rien leurs préjugés et leur foi ; grâce aux connaissances qu'ils ont acquises dans nos écoles, ils se sont soudain reconnu une supériorité et ils ont conçu une confiance en eux-mêmes qui dépassent certainement leurs possibilités. Persuadés qu'ils ont atteint les plus hautes cimes de la civilisation, ils rêvent de jouer un rôle dans les affaires du pays. Le mouvement Jeune Turc est un exemple qu'ils veulent suivre. Ils songent à relever l'Islam de sa déchéance séculaire, en unissant les tendances religieuses ou mahdistes des « vieux turbans » aux conceptions plus modernes des générations nouvelles. De même que les Jeunes Turcs rêvaient de reconstituer le vieil empire islamique ; de même que les Jeunes Égyptiens réclamaient : « l'Égypte aux Égyptiens », de même ils en sont arrivés à se demander si les Algériens ne sont pas en droit d'exiger, si non, pour l'instant, la possession exclusive de l'Algérie, du moins une part plus large dans la gestion de ses affaires.

Au-dessous de cette bourgeoisie, il y a la masse formidable des ignorants et des fanatiques. Ceux-là ne nous connaissent pas et nous regardent comme des envahisseurs. Ils restent méfiants, hostiles ; ils attendent que le Maître de l'heure - le Mahdi - vienne les délivrer, en jetant l'infidèle à la mer. On ne peut équitablement leur reprocher ces sentiments hostiles. Ils ne nous aiment pas, parce qu'ils nous ignorent, parce qu'ils ne nous voient qu'à travers le prisme déformant de leurs préjugés. Ils ne pensent que par la bourgeoisie. C'est donc, en définitive, à celle-ci qu'il faut attribuer leur hostilité.

Les vieux Turbans, on l'a vu, ne sont pas dangereux ; ils sont plutôt passifs ; ils jouissent de la paix que nous faisons régner ; ils vivent plus commodément, plus à l'aise ; ils nous obéissent comme au plus fort. Les Jeunes Algériens, au contraire, nous sont franchement hostiles. Nous les gênons, nous empêchons la réalisation de leurs rêves ambitieux; ils veulent nous supplanter Pour dominer et pour jouir. Fort heureusement, ils sont encore peu nombreux, et ils ne sont pas aimés des vieux turbans et du peuple. Mais il faut redouter la fusion des deux groupes.

Cette fusion est-elle possible ? La guerre russo-japonaise, la révolution jeune turque, les hostilités italo-turques, le conflit balkanique, notre intervention au Ouadaï et au Maroc, le bouleversement créé par la guerre de 1914-1919, les intrigues bolchevistes, les incidents anglo-égyptiens, la révolution d'Angora, ont, à des titres divers, contribué à réveiller le fanatisme musulman.

Partout, le zèle des fidèles s'est réchauffé; ils ont pris conscience de leur force ; ils sentent confusément la nécessité de se rapprocher et de raffermir le lien religieux qui les unit. On aperçoit les symptômes d'un lent travail de groupement, de concentration. On sent, dans tous les cerveaux musulmans, la hantise de cette formule : « Le Califat peut et doit retrouver sa suprématie spirituelle. L'Islam cherche obscurément à réaliser son unité et les confréries religieuses travaillent à ce dessein. » Suivant attentivement les mouvements de l'opinion, pour les canaliser à leur profit, elles ne sont pas restées indifférentes à ce réveil de la foi islamique. Jadis, les confréries religieuses étaient des écoles purement théologiques, s'occupant uniquement de controverses philosophiques, de divergences de doctrine, de questions abstraites; mais la nécessité à laquelle elles ont été réduites, pour vivre, de recruter des adhérents et, par conséquent, de refléter l'opinion publique, de flatter ses penchants, les a bien vite obligées à se transformer en sociétés à tendances politiques (4).

Deux d'entre elles travaillent activement à répandre dans la masse des idées de solidarité propres à favoriser la réalisation de l'unité de vues : les Goudfya et les Snoussya.

Ce sont les Goudfya qui nous valurent la résistance acharnée que nos troupes rencontrèrent en Mauritanie et dans le sud du Sahara. On ne saisit pas tout d'abord la gravité de cette résistance. On se croyait en présence de faits individuels et locaux de fanatisme, mais on constata bientôt que l'agitation s'étendait et quand on voulut saisir les fils de la trame, c'est au Maroc qu'il fallut les aller chercher; celui qui les tenait entre ses mains, c'était ce Ma-el-Aïnin, dont le père avait été le fondateur de la secte des Goudfya ; de là, il agissait sur le Sénégal, le Niger, le Soudan et jusque sur la Côte d'Ivoire.

La confrérie des Snoussya, qui a son point central dans l'oasis de Koufra, exerce une très grosse influence sur toute l'Afrique septentrionale, depuis l'Égypte et la Tripolitaine à l'Est, jusqu'au Maroc à l'Ouest, depuis la Méditerranée au Nord, jusqu'au continent noir au Sud. La doctrine snoussiste répond admirablement aux tendances actuelles de l'Islam; ses chefs ne se bornent pas à recommander des pratiques d'une rigueur extrême; ils ont d'autres ambitions; ils demeurent fidèles assurément aux prescriptions traditionnelles; ils conseillent à leurs adeptes le pèlerinage de La Mecque ; ils le leur facilitent même par l'organisation de tout un service de rapatriement, dont les étapes successives sont à Tor, à Médine, à Yambo, à Bader, à Oum-Lidj, à Doba. Mais ils prêchent l'unité de l'Islam; ils ne connaissent qu'une patrie, la terre d'Islam, celle-ci n'étant toutefois féconde et bénie d'Allah que là où le croyant n'est pas exposé à subir la loi de l'infidèle.

Dans toute l'Afrique du Nord, on trouve des traces indiscutables des intrigues snoussistes. Lorsque, au lendemain de Fachoda, la France et l'Angleterre, voulant préciser les limites de leur zone d'influence dans la région de Tchad et dans le bassin du Nil, signèrent, le 21mars 1899, un traité qui fixait les points en litige, la France rencontra aussitôt une très vive opposition de la part de la Turquie qui prétendait que certains de ces territoires se rattachaient aux dépendances de la Tripolitaine.

Après renseignement, on apprit que la Turquie n'était, en la circonstance, que l'avocat des Snoussya. On passa outre, mais on se heurta à une résistance acharnée, en même temps que des révoltes éclataient au Nord, à l'Est et au Sud du Tchad.

Ces soulèvements résultaient de l'action combinée du sultan de Constantinople et du chef des Snoussya. Des marabouts fanatisaient les populations, en annonçant la venue prochaine d'un Mahddi qui chasserait les Français. Par une coïncidence curieuse, jamais les ports de la Tripolitaine n'avaient laissé passer tant d'armes et de munitions de guerre. Les caravanes en transportaient jusqu'au Bornou, au Darfour et au Ouadaï (5).

Lorsque les Italiens voulurent occuper la Tripolitaine, ils eurent également à compter avec les Snoussya qui envoyèrent de forts contingents grossir les rangs de l'armée turque. Les Snoussya intriguent également en Égypte où ils excitent le fanatisme de la masse.

Un document produit par Lord Cromer révèle l'influence exercée par la propagande des confréries ; c'est une lettre qu'adressait un Égyptien à un agent anglais.

« Nous sommes reconnaissants aux Anglais, disait-il, de l'oeuvre qu'ils ont accomplie en Égypte, mais cette reconnaissance demeure à la surface du coeur et, au-dessous, il y a un puits profond. Tant que la paix est dans le pays, l'esprit de l'Islam sommeille. Nous entendons l'imam crier dans les mosquées contre l'infidèle, mais ces mots passent comme le vent et s'égarent. Les enfants, qui les entendent pour la première fois, ne les comprennent pas ; les vieillards les ont entendus depuis leur enfance et n'y prennent pas garde. Mais on dit : « La guerre existe entre l'Angleterre et le sultan de la Turquie ». S'il en est ainsi, un changement survient. Les mots de l'imam trouvent un écho dans tous les coeurs et chaque musulman n'entend plus que le cri de la foi. Comme hommes, nous n'aimons pas les fils d'Osman ; mais en tant que musulmans, ils sont nos frères ; le Calife occupe les Saints Lieux et tient les Nobles Reliques. Qu'il soit malheureux comme Bajazet, cruel comme Mourad ou fou comme Ibrahim, il est l'ombre de Dieu et tout musulman doit bondir à son appel, comme le fidèle serviteur à l'appel de son maître. L'appel du sultan est l'appel de la foi; il emporte avec lui le commandement du Prophète. Moi et beaucoup, nous avons le ferme espoir que la paix sera maintenue ; mais que la guerre éclate, soyez certain que celui qui a une épée la sortira du fourreau ; celui qui n'a qu'une fourche s'en servira pour frapper. Les femmes crieront du toit des maisons : « Dieu donne la victoire àl'Islam ! ». Vous direz que les Égyptiens sont plus ingrats qu'un chien qui reconnaît la main qui l'a nourri.

« Il peut en être ainsi aux yeux du monde ; mais quand l'Islam est en danger, le musulman se détourne des choses de ce monde et aspire seulement à servir la foi, même s'il faut pour cela regarder la mort en face»

Ce sont là des sentiments communs à tous les musulmans. Ce qui complique la situation, c'est que les agitateurs des confréries savent habilement utiliser tous les concours, même ceux des étrangers. Au moment de l'affaire de Fachoda, ils intriguèrent avec l'Angleterre ; lors de notre intervention au Maroc, ils s'adressèrent à l'Allemagne ; les Jeunes Tunisiens ont toujours entretenu des relations avec les agents allemands ; Bach Hamba, obligé de quitter la Tunisie, se réfugia à Berlin. L'un des descendants d'Abdel-Kader, l'émir Ali, ayant intrigué contre la France, s'est également retiré à Berlin.

L'agitateur marocain El Hiba protégeait les frères Mannesmann et intriguait avec les autorités espagnoles. Les nationalistes turcs ont, plus récemment, pactisé avec le gouvernement des Soviets.

Il résulte de ce qui précède que si l'Islam a été divisé, il tend à s'unir ; il s'organise pour lutter. Les apôtres de ce mouvement utilisent tous les moyens. Ils ont profité des succès japonais pour démontrer aux asiatiques la fragilité du dogme de la supériorité européenne. En Turquie, en Perse, en Arabie même, les peuples s'efforcent de reprendre la direction de leurs destinées. Dans l'Inde, l'Angleterre doit, à tout instant, déjouer des complots. En Algérie et en Tunisie, la guerre italo-turque, puis la guerre de 1914-1919, puis la victoire des Turcs sur les Grecs en 1922, ont provoqué, parmi nos sujets, un frémissement qui nous a révélé la force indestructible du sentiment religieux.

Et dans ce monde musulman, où le spirituel et le temporel se confondent, il est incontestable qu'un mouvement religieux peut parfaitement servir des desseins politiques. Les confréries sont donc capables d'unir Mahdistes et Califiens. C'est ce qu'avait compris l'ex-sultan Abdul-Hamid, qui fournissait des subsides aux Snoussya ; c'est ce que comprirent les Jeunes Turcs qui, à ce point de vue, continuèrent la politique panislamique du sultan détrôné.

La meilleure preuve du rôle efficace de la religion, c'est que le centre du mouvement panislamique est à La Mecque où les musulmans se sentent libres du contrôle étranger. C'est à La Mecque que se rencontrent les Croyants de toutes les parties du monde pour traiter librement de leurs intérêts religieux et politiques. A La Mecque, vivent en exil, forcé ou volontaire, quantité de personnes qui ont dû se soustraire à l'administration européenne. Après chaque pèlerinage, c'est à La Mecque que restent de nombreux jeunes gens de tous pays, pour se consacrer, pendant quelques années, à l'étude de la scolastique médiévale de l'Islam ; ils retourneront ensuite chez eux, afin de consolider les liens religieux internationaux et de ranimer l'attachement à l'idéal politique de l'Islam.

Cet accord entre les sentiments religieux et les tendances politiques, les Nationalistes en ont bien compris la possibilité. Aussi s'efforcent-ils de gagner le peuple à leur cause. Comme en Égypte et en Tunisie, ils font, en Algérie, une active propagande et ils ont créé, dans ce but, des journaux qui furent prospères avant 1914, mais qui, pendant la guerre, soumis à une sévère surveillance, ont, pour la plupart, périclité. Ces journaux visaient surtout à discréditer l'administration française, à exaspérer les indigènes, en leur affirmant qu'ils étaient odieusement exploités, à prêcher enfin la solidarité musulmane. Mais comprenant que l'influence exercée par le journal est médiocrement efficace sur une population peu instruite et qui lit peu, les Jeunes Algériens ont entrepris une action d'un autre ordre, qui consiste à obtenir du gouvernement des libertés propres à favoriser leurs desseins. C'est ainsi qu'ils réclament la suppression du régime de l'indigénat, la diminution des pouvoirs disciplinaires des administrateurs de commune mixte, une plus large représentation dans les assemblées algériennes, l'accès aux fonctions publiques, la diffusion de l'instruction et surtout de l'enseignement de l'arabe littéral. On voit que ces revendications sont identiques à celles des Jeunes Tunisiens et des Jeunes Égyptiens et qu'elles tendent à combattre l'influence européenne et à établir l'unité musulmane. Tout se tient dans l'Islam. Qu'ils soient animés de sentiments religieux ou qu'ils obéissent à des vues purement politiques, tous les musulmans sont étroitement unis par le, même idéal ; tous se préparent à ce qu'ils considèrent comme la grande oeuvre de l'avenir : la suprématie de leur foi et de leur civilisation.

Un nouvel élément de perturbation s'est manifesté depuis la guerre : le bolchevisme, qui n'est que l'adaptation au cerveau slave, c'est-à dire, en définitive, au cerveau oriental, des idées généreuses de nos penseurs du XVIIIe siècle, idées déjà déformées par des étrangers comme Karl Marx, Ibsen et Tolstoï. Le mysticisme oriental qui, à toutes les époques de l'histoire, a provoqué la naissance de tant de schismes et d'hérésies, a développé ces doctrines jusqu'à leurs conséquences extrêmes : tel est le bolchevisme.

Ce qui fait le danger de cette nouvelle formule politico-économique; c'est que, conçue par des Slaves, c'est-à-dire par des Orientaux, elle est parfaitement accessible à tous les cerveaux orientaux. Le communisme, qui est à sa base, est, somme toute, une réminiscence des époques patriarcales. La libération des peuples, c'est-à-dire la suppression des dominations étrangères, est un autre principe fait pour plaire aux musulmans qui, depuis leur déchéance, vivent plus ou moins directement sous une tutelle européenne.

C'est ce qui explique les succès de la propagande bolcheviste dans l'Inde, en Perse, en Turquie. Il y a là un ferment qui peut parfaitement provoquer une vive effervescence dans tous les milieux musulmans.

Le dogme islamique n’est pas un obstacle à la diffusion de la nouvelle doctrine. Il ne s'oppose ni à la suppression du capitalisme, peu sensible chez des peuples qui n'ont pas d'industrie, ni au partage des terres, puisque la terre est considérée comme appartenant au Calife, c'est-à-dire à la collectivité et que ce n'est que par tolérance du Calife que des particuliers peuvent la posséder, contre paiement d'une redevance. D'autre part, le bolchevisme ne combat pas le dogme religieux, seul point intéressant pour des musulmans. Il ne saurait d'ailleurs atteindre une religion qui ne possède pas de prêtres et dont chaque croyant est le fidèle dépositaire de la doctrine.

Au surplus, les Mahométans, quels qu'ils soient, sont prêts à accueillir, comme ils l'ont toujours fait dans le passé, tout appui étranger capable de leur permettre de se débarrasser des tutelles qui pèsent sur eux. Ils ne redoutent pas le contact d'une doctrine qui pourrait sembler contraire à l'Islam, puisqu'ils sont immunisés par leur foi intransigeante contre toute propagande.

Le bolchevisme constituerait donc un réel danger si le foyer d'où il est sorti continuait de brûler ; il pourrait provoquer une explosion de xénophobie chez les musulmans, soumis à des puissances étrangères.

Telle est la situation.

Nous avons fait de l'Afrique du Nord des provinces les plus belles de notre empire colonial, mais la conquête morale de l'élément musulman est à peine ébauchée. Malgré les améliorations que nous avons apportées à leur condition matérielle, malgré le développement de la richesse publique et du bien-être général, les indigènes restent séparés de nous par des préjugés vivaces. La société musulmane de l'Afrique du Nord est composée de quelques indifférents, d'un certain nombre de jeunes ambitieux qui veulent nous supplanter dans l'administration du pays et d'une masse énorme d'ignorants et de sectaires qui ne nous connaissent pas, qui nous regardent comme des envahisseurs et qui, demain, nous chasseraient, si les circonstances le leur permettaient.

On compare souvent notre oeuvre à celle des Romains et l'on s'étonne que ces derniers aient pu s'attacher les Berbères, en faire des citoyens dévoués, alors que nous n'avons pu réaliser leur conquête morale. On oublie qu'entre les Romains et nous, l'Islam a passé, imposant aux esprits son idéal intransigeant et enseignant aux peuples la noblesse et la dignité de l'être humain en communion avec la divinité.

Les splendeurs de la civilisation factice dont il éclaira l'univers pendant plusieurs siècles, ont laissé chez les musulmans un souvenir que le temps, les vicissitudes historiques n'ont pu effacer. Aussi, les individus soumis à sa loi, tiers d'un passé prestigieux, convaincus de leur supériorité, montrent-ils, malgré les misères de l'heure présente, un orgueil et une intransigeance incurables, qui puisent leur force dans le respect des traditions et la notion des gloires disparues.

Une autre cause de l'échec de nos efforts, c'est que nous avons oublié que les territoires de l'Afrique du Nord sont des pays essentiellement agricoles, des pays de cultivateurs et d'éleveurs. Nous avons donné à nos jeunes protégés une instruction identique à celle de nos enfants. Nous leur avons enseigné des connaissances, nous leur avons inspiré des idées incompatibles avec leur genre d'existence. Nous les avons orientés vers les professions libérales, sans nous demander s'ils trouveraient à utiliser leur savoir (6). Enfin, nous n'avons pas vu que si nous leur inculquions quelques idées de progrès, celles-ci étaient déformées dans leur esprit par l'influence religieuse et que nos protégés restaient, malgré tout, de fervents musulmans, c'est-à-dire des ennemis ardents de toute civilisation non islamique. En résumé, nous avons fait d'eux des déclassés et, par conséquent, des aigris.

Il est temps de rompre avec ces errements. Nous avons un problème difficile à résoudre ; il faut l'examiner courageusement avec l'unique désir de servir les intérêts supérieurs du pays. Dans l'Afrique du Nord, - et c'est également vrai pour tous les fractions musulmanes soumises à une puissance européenne - il faut trouver un modus vivendi permettant, d'une part, à l'élément civilisateur de se développer dans la paix et le travail et d'étendre les idées et l'influence nationales et, d'autre part, accordant à l'indigène la possibilité d'améliorer d'abord sa situation matérielle, puis de s'élever peu à peu, par l'abandon de ses préjugés séculaires et une salutaire réaction contre sa paresse et son ignorance, jusqu'à une condition qui l'autorisera à demander de nouvelles libertés et enfin de se fondre, au fur et à mesure de son évolution, dans la famille française.


(01) MARCAIS. –l’enseignement primaire des Indigènes algériens.
Alfred BEL. –L’enseignement des Indigènes musulmans.
(02) Maurice WHAL. –L’Algérie.
(03) A. SERVIER. –Le Nationalisme musulman.
(04) JOLY. –Les Confréries religieuses et les marabouts en Algérie.
(05) Albert DUCHENE.
(06) FONCIN. –L’instruction des indigènes en Algérie.

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# Posté le jeudi 06 décembre 2007 11:54

Modifié le vendredi 07 décembre 2007 08:07